Pluraliser les régimes de signe pour rendre compte de l’usage

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Vincent Beaubois - Camille Chamois

MOTS-CLÉS : Usage, relation, structure différentielle, cognition, pluralisme sémiotique.

Vincent Beaubois1

Camille Chamois2

Si l’usage d’un objet ou d’un dispositif est ce par quoi celui-ci fait sens pour l’usager, une analyse en termes sémiotiques peut s’avérer éclairante pour penser cette relation liant l’usager et l’objet. Après avoir montré la complémentarité et les limites symétriques des modèles structuraliste et cognitiviste pour penser cette relation, nous proposerons de dégager une troisième voie, inspirée du « pluralisme sémiotique » de Félix Guattari, pour rendre compte de la relation d’usage : il s’agit de montrer que l’usage ne se définit jamais de manière univoque mais plutôt comme l’ouverture à une multiplicité de participations pratiques à des logiques sémiotiques différentes.

 

L’expression « design centré sur l’usager » (User-centered design) désigne une grande diversité de pratiques qui ont en commun d’impliquer l’usager final à la conception d’un objet ou d’un dispositif (Draper & Norman, 1986). Cette prise en compte de l’usage dans la conception définit désormais une part importante du travail du designer qui cherche alors à matérialiser la manière dont l’objet et l’usager entrent en relation. Dans leur ethnographie des pratiques des designers, Sylvie Dubuisson et Antoine Hennion résument ainsi ces nouvelles problématiques : « comment [l’objet] est-il vu, perçu, saisi, manipulé, apprécié, quels effets a-t-il, que fait-il et que lui fait-on, que fait-on avec lui, et comment, avec quels résultats, quelles difficultés, quelles sensations et quels sentiments, etc. ? » (Dubuisson & Hennion, 1996, p. 3).
Or, si ces analyses se focalisent à juste titre sur les représentations et les compétences des usagers potentiels, elles laissent généralement la notion d’« usage » sous-déterminée. Le terme semble en effet revêtir des emplois variés, désignant à la fois le sens que le designer confère à l’objet (usage prescrit à la manière d’un script ou d’un mode d’emploi), le sens pratique que l’usager réel projette et engage dans la manipulation de l’objet (usage réel indexant l’objet à son utilité) ; certains parlant même d’« usage distinctif » (Wacquant, 1995) pour qualifier, non plus la manipulation de l’objet, mais la signification sociale attribuée à un objet comme marqueur de distinction.
Si l’usage est ce par quoi l’objet fait sens pour l’usager, les rapports entre « relation pratique » à l’objet et « signification » de l’objet pour l’usager restent ainsi problématiques. En effet, la sémiotique structuraliste appliquée aux objets, telle qu’elle s’est définie dans les années 1970, a tenté de dériver l’usage des objets de leur signification sociale collective, sans passer par l’étude du face-à-face entre l’objet et son utilisateur. Ce faisant, l’analyse structurale a dû évacuer le rapport pratique impliqué par l’usage concret des individus. À l’inverse, le modèle cognitiviste mobilisé dans les pratiques de design centré sur l’usager, tel que Donald Norman l’a développé, a tenté de prendre en charge cette dimension concrète et individuelle de la confrontation affective à l’objet. Cependant, malgré une tentative de distinction de niveaux différents de relation à l’objet, ce modèle semble largement négliger les enjeux collectifs de la signification sociale au profit des rapports de face-à-face.
Après avoir rappelé les intérêts et les limites de ces...

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Références

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Notes de bas de page

1
Vincent Beaubois est agrégé de philosophie et doctorant à l’Université Paris Ouest Nanterre. Il travaille notamment sur les relations entre pratiques artistiques et cultures matérielles et techniques à partir de la pensée française contemporaine et spécialement de l’œuvre de Gilbert Simondon. 

2
Camille Chamois est doctorant en philosophie à l’Université Paris Ouest Nanterre. Il enseigne actuellement dans le secondaire au sein de l’Académie de Versailles. Ses travaux portent sur la philosophie française contemporaine et ses liens avec les sciences humaines et sociales. 

3
« La critique adressée par Pierre Bourdieu au structuralisme porte exactement sur ce point : le structuralisme est incapable de rendre compte de l’»exécution» pratique, car il ne sait pas articuler les modèles qu’il construit avec le faire pratique des acteurs [et] que, du point de vue de la structure, le faire pratique est toujours considéré comme un «rebut», un «reste» non pertinent. » (Fontanille, 2008, p. 289). non

4
« Cette figure [de l’homme naturalisé] étant au principe du paradigme cognitiviste, on ne peut pas prétendre qu’elle en est la conséquence » (Wolff, 2010, p. 295).

5
Guattari, avec Deleuze, parlent ainsi d’une « trans-sémiotique » (Deleuze & Guattari, 1980, p. 170)

Vincent Beaubois - Camille Chamois

Université Paris Ouest Nanterre,
vincent.beaubois@u-paris10.fr
Université Paris Ouest Nanterre,
camille.chamois@u-paris10.fr

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