Du design d’interaction au « textile social » : approches communicationnelle et sémiotique d’un média tangible

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Marie-Julie Catoir-Brisson

MOTS-CLÉS : Design, E-textile, Technologies portatives, Réseaux sociaux, Communication médiatisée, Dispositif, Co-localisation, Sémiotique, Intermédialité, Anthropologie de la communication.

À partir de l’étude d’un projet expérimental réalisé par des étudiants du MIT en 2015, cet article développe une réflexion sur les liens entre design et communication. Entre design textile et numérique, le projet étudié invite à repenser la communication interpersonnelle médiatisée, à partir de la spécificité de la matérialité informatique intégrée dans le textile. Après avoir présenté les spécificités du projet, l’analyse se concentre sur une mise en perspective entre acte de design et acte de communication, à partir d’une approche communicationnelle et sémiotique. L’analyse du système de valeurs et de la vision du design d’interaction propres au projet conduit à développer une perspective critique, à partir de la distinction entre innovation technologique et sociale.

 

Cet article porte sur un projet expérimental à la lisière du design d’interaction et du design textile, réalisé en 2015 par des étudiants du MIT et intitulé « social textiles ». Il s’agit d’un prototype de messagerie portative intégrée dans un tee-shirt, conçu comme un moyen de « briser la glace » entre des individus physiquement proches ayant des centres d’intérêt partagés. L’intérêt du projet réside dans la volonté de concevoir une autre forme de réseau socio-numérique, et de redéfinir la communication interpersonnelle médiatisée en tenant compte des critères environnemental et social. Il est particulièrement intéressant pour aborder les synergies entre design et communication, en se focalisant sur la co-construction du sens du projet par les designers et leurs usagers. Ce sont aussi les valeurs associées au projet qui nous invitent à questionner la trajectoire des technologies dans laquelle s’inscrit le projet. À partir des approches communicationnelle et sémiotique, nous analyserons l’expérience sociale proposée par les concepteurs de ce textile social en répondant au questionnement suivant : comment le design d’interaction peut-il être pensé comme un « acte de communication » (Vial, 2014) impliquant des concepteurs et des usagers dans un projet et une expérience-à-vivre porteuse de valeurs sociales ? Nous développerons notre réponse en trois parties. La première partie présente les spécificités du projet en termes de design d’interaction, en explicitant les intentions des concepteurs et les scénarios d’usage qu’ils ont envisagés. La deuxième partie a pour objectif de mettre en perspective l’acte de design et l’acte de communication au cœur du projet, à partir des concepts d’affordance et de factitivité. La troisième partie propose une analyse critique du système de valeurs porté par le projet, en tenant compte à la fois des enjeux en termes d’innovation technologique et sociale.

1. Spécificité du projet « social textiles » : affordances sociales, co-localisation et communautés symboliques

Le point de départ du projet est lié à un constat critique. Selon les designers, « les technologies actuelles savent bien connecter les gens éloignés les uns des autres, mais moins connecter les gens qui sont dans le même environnement. » Les étudiants ont cherché à répondre à la problématique suivante : comment entrer en relation avec quelqu’un qui est dans la même pièce ? Leur objectif est triple. Il s’agit à la fois « d’accéder aux communautés dans le monde physique […] d’augmenter les affordances sociales et les interactions via une messagerie portative » et de « connecter les membres d’une communauté de manière moins superficielle que sur les réseaux sociaux. » En proposant une expérience de...

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Marie-Julie Catoir-Brisson

Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication, Marie-Julie Catoir-Brisson est Maître de conférences à l’Université de Nîmes. Membre permanent du laboratoire Projekt (EA 7447), elle est aussi membre associé au laboratoire MICA (EA 4426). Ses recherches récentes portent sur l’innovation sociale et numérique et la santé mobile.

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