MEI | Médiation Et Information

Exposer le design par le design : Une approche communicationnelle d’une exposition des frères Bouroullec au Musée des arts décoratifs.

Disponible en version imprimée

Marie-Sylvie POLI - Brigitte AUZIOL

MOTS-CLÉS : design, exposition, phénoménologie, intention, sémiotique

« Momentané », l’exposition de design des frères Bouroullec est abordée dans cet article dans une perspective communicationnelle et sémiotique.
Après avoir présenté nos concepts et nos méthodes d’analyse, notamment l’approche phénoménologique du chercheur en situation de visite, nous énonçons certaines conclusions de notre recherche sur l’exposition de design en général.
Il s’avère notamment que cette exposition fonctionne à la manière d’un laboratoire expérimental où la communication scénographique prend une forme intégrative, allant jusqu’à l’implication corporelle du visiteur.
Quant au discours de cette exposition de design, ou discours expographique de « Momentané », on voit bien comment il trace sa propre ligne mélodique, comme un contre-chant à l’ode adressée aux deux designers.

 

 

On connaît le goût des mondes de l’art pour les formes culturelles nouvelles ainsi que leur propension à institutionnaliser, autant que possible, les modes de communication des formes émergentes de pensée et de création (Becker, 1988). C›est même une des faces cachées de l›histoire de l›art, celle que la muséologie formalise en recourant aux outils conceptuels de la sémiotique, de la sociologie de la culture et des sciences de l›information et de la communication (Mairesse, 2015). Les mondes de l’art aiment le changement et les écritures formelles qui naissent des innovations sociétales et technologiques. Ainsi expliquerons-nous ici l’engouement actuel de la « forme exposition » pour montrer et promouvoir le design.

Le phénomène prend de l’ampleur au point que des grands musées nationaux, des espaces culturels, des galeries, des biennales et des festivals revendiquent désormais la forme « exposition de design » comme il y a une petite dizaine d’années le monde muséal s’était épris des expositions art/science (Bordeaux, 2012), et comme depuis peu également, les expositions d’art numérique font flores sur internet ou dans les musées (Hilaire, 2015).

S’il est indéniable qu’exposer le design induit des règles du jeu différentes d’exposer l’art contemporain, d’exposer l’architecture ou les arts décoratifs, nous faisons dans cet article l’hypothèse que l’exposition de design peut se prêter à l’analyse critique d’une grammaire de production aujourd’hui opérationnelle dans la majorité des expositions pour amateurs : la mise en discours d’un argument intellectuel qui vise à communiquer des idées et des enjeux esthétiques, en usant tant des mots que des artefacts et des ambiances. Certains reconnaîtront là les fondamentaux d’une poétique de la transmission des idées par les formes culturelles que sont les discours et le design ; ils n’auront pas tort (Poli, 2012).

Dans cet article, nous rendons compte d’un travail de recherche en communication qui prend pour support l’exposition de design « Momentané » 1. À cette fin, nous nous livrons à deux formes d’investigations distinctes prenant appui sur des référents théoriques des sciences de l’information et de la communication. D’une part, une étude phénoménologique de l’exposition à travers l’expérience d’un parcours de visiteur. D’autre part une analyse sémiotique des textes de cette même exposition.

La première...

Le reste de l'article est disponible dans la version papier du numéro

Acheter
sur editions-harmattan.fr

Références

Anscombe, G. E. M. (2002). L’intention (traduit par M. Maurice et C. Michon). Paris : Gallimard. (orig. 1958).

Auziol, B. (2015). Projet/intention : une question de point de vue en recherche sur l’exposition de design, le projet et la recherche : positionnements méthodologiques et épistémologiques, 3ème rencontres doctorales en architecture, École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille, 3-5 septembre 2015.

Becker, H. S. (1988). Les Mondes de l’art, Paris : Flammarion

Bordeaux, M-C. (2012) (dir.) « Entre arts et sciences » revue Culture et musées N°19.

Hilaire, N. (2015). L’art dans le tout numérique, Paris : Éditions Manucius.

Kaprow, A. (1996). L’art et la vie confondus (édité par J. Kelley, traduit par J. Donguy). Paris : Centre Georges Pompidou. (orig. 1993).

Mairesse, F. (2015). (dir.) Nouvelles tendances de la muséologie Paris : Éd. La documentation Française. (Musées-Mondes).

Poli, M-S (2002). Le texte au musée : une approche sémiotique. Paris : Éd. L’Harmattan.

Poli, M-S (2010). « Le texte d’exposition, un dispositif de tension permanente entre contrainte et créativité », p. 5-13, in Numéro spécial de La Lettre de l’Ocim N°132 « Le texte dans l’exposition » / sous la direction de Marie-Sylvie Poli.

Poli, M-S (2013). « Les médiations du savoir au musée de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration » p.111-124, in ROUFFINEAU G. (dir), Transmettre l’histoire ; contribution du design à la production des savoirs, Paris : B42/Valence, ESAD Grenoble-Valence.

Notes de bas de page

1
« Erwan & Ronan Bouroullec. Momentané », musée des Arts Décoratifs de Paris, 25 avril-31 août 2013.

2
Le designer est un professionnel dont les compétences peuvent s’appliquer à la conception des expositions et au travail de scénographie. Pour Dominique Forest, conservatrice en chef au musée des Arts décoratifs de Paris (département moderne et contemporain) et commissaire (assistée par Marianne Brabant) de l’exposition, c’est une évidence de confier à des designers la mise en scène de leur propre travail. L’institution prône d’ailleurs une véritable politique d’auteurs en matière de scénographie. En 2006, Béatrice Salmon, alors directrice du musée rappelle que cela constitue même « une identité institutionnelle » ( [Dizajn] n°2, janvier 2006, p.2).

3
Sur leur site, les Bouroullec font état d’une participation à plus d’une soixantaine d’expositions collectives et monographiques entre 1992 et 2015.

4
Interiew de Ronan Bouroullec, réalisée par nous le 4 décembre 2013.

5
Le concept, présent dans la phénoménologie husserlienne, a été théorisé par E.G. Anscombe (2002 [1958]) et repris récemment par Valérie Aucouturier et Marc Pavlopoulos (2015).

6
Vaste espace central au cœur du Pavillon de Marsan, cette salle emblématique du musée des Arts Décoratifs culmine à 18 mètres de hauteur, ce qui permet aux Bouroullec de déployer sur de très grandes hauteurs, leurs installations modulaires.

7
« Algues », 2004. Polyamide injecté. Édition Vitra, Suisse. Collection Vitra

8
« Pico » 2011. Céramique émaillée mate. Édition Mutina, Italie. Collection Mutina.

9
Cette pièce unique a été créée en 2011 pour être installée dans la galerie des Raphaël au Victoria & Albert Museum de Londres.

10
Initié par Allan Kaprow (1996[1993]) à la fin des années 50, il s’agissait de performances où le public participait comme intervenant. Plus tard, pour le groupe Fluxus, la perspective était de supprimer les frontières entre l’art et la vie, de faire vivre au public une expérience.

Marie-Sylvie POLI - Brigitte AUZIOL

Professeur de muséologie à l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse
Chercheur au Centre Norbert Elias (UMR CNRS 8562)
Membre de l’Agorantic «Culture, Patrimoines, Sociétés numériques» (FR CNRS 3621)
marie-sylvie.poli@univ-avignon.fr
Enseignante en design à l’Université de Nîmes
Doctorante au Centre Norbert Elias (UMR CNRS 8562)
brigitte.auziol@unimes.fr

Article précédent

« Du design de mode à la fabrique du corps communicant. Vers un design du corps communicant. »
Rym Kireche-Gerwig
Retour au sommaire