Esquisse d’une Théorie du Design Informationnel dans le domaine de l’architecture et de l’urbain

Patrizia Laudati

MOTS-CLÉS : Design informationnel en architecture, données architecturales, processus de conception architecturale

Les concepteurs d’un objet architectural doivent agencer un certain nombre de données existantes, en intégrer des nouvelles et les structurer pour qu’elles aient un sens et puissent constituer des informations utiles. Celles-ci doivent pouvoir être interprétées et utilisées par les autres acteurs intervenant dans les différentes étapes du processus de l’acte de construire : la conception, la représentation et la réalisation. Les Technologies de l’Information et de la Communication ont modifié les modalités de circulation de ces données et informations entre les divers acteurs. Notre hypothèse est alors que le processus n’est plus linéaire et séquentiel, mais circulaire et synchronique.
En nous appuyant sur l’ouvrage de Norman (1988), nous proposons une nouvelle configuration possible des données, qui pourrait contribuer à esquisser une théorie du design informationnel dans le domaine de l’architecture, capable de mettre en évidence les liens de causalité existant en co-présence entre les éléments (données et acteurs) des étapes considérées.

1. L’évolution paradigmatique du design architectural par l’arrivée des TIC.

Par design architectural nous entendons l’ensemble du processus intellectuel et opérationnel, créatif et complexe, d’élaboration d’un projet, à l’échelle architecturale et/ou urbaine, qui inclut différentes étapes : le dessein, le dessin et la réalisation. L’objet réalisé (édifice ou aménagement de l’espace) est à la fois résultat d’un processus et étape de ce processus, dans une logique d’amélioration permanente (improving things).

Lorsqu’ils conçoivent un objet architectural, qu’il soit dans le cadre d’une réhabilitation d’un bâtiment existant ou d’un projet nouveau, les concepteurs doivent agencer un certain nombre de données existantes, en intégrer des nouvelles et les structurer pour qu’elles aient un sens et puissent constituer des informations utiles. Cela signifie que les informations doivent pouvoir être interprétées et utilisées par les autres acteurs intervenant dans le processus de l’acte de construire. Dans la pratique professionnelle « ordinaire » le processus d’élaboration d’un projet architectural et/ou urbain se déroule en trois étapes séquentielles, (qui impliquent la présence d’acteurs différents à chacune des étapes) : (1) celle du dessein, qui correspond à la conception du projet par le maître d’œuvre ; (11) celle du dessin, qui correspond au moment où l’on traduit graphiquement l’idée, où l’on représente, sur différents supports, le bâtiment ou l’aménagement d’un espace. Plusieurs acteurs peuvent intervenir, à ce stade, pour finaliser le projet (l’ingénieur-structure, l’économiste, le thermicien, etc.) ; (111) et celle de la réalisation de l’objet, résultat du processus, c’est-à-dire la construction de l’édifice destiné aux usagers finaux. À ces trois étapes s’en ajoute une quatrième, celle de la réception (et de l’usage) qui correspond dans un premier temps à la phase de perception puis d’appropriation par l’usager, et qui se poursuit dans le cycle de vie de l’objet (Laudati, 2014).
L’arrivée des TIC (Technologies de l’information et de la communication) a non seulement modifié (ou est en train de le faire) les pratiques professionnelles des architectes, mais a déterminé aussi un glissement paradigmatique et épistémologique  qui passe par un réajustement des temporalités du design architectural, en tant que processus.
Dans un processus linéaire classique, la conception « papier-crayon » se décline en plusieurs étapes distinctes : (i) la prise en compte de la demande du client : (ii) l’étape créative de l‘élaboration de l’idée ; (iii) la réalisation des croquis sur calque ; ces croquis constituent les premiers jets du projet, réalisés à main levée, et ils cristallisent une intuition ; (iv) la synthèse des croquis et leur rationalisation par une représentation codifiée (plans d’architecture, coupes, élévations), ce qui implique une fragmentation du projet en plusieurs dessins, recomposés dans une vue perspective ou axonométrique pour saisir l’ensemble ; (v) la réalisation des plans d’exécutions qui demandent un approfondissement ultérieur des détails techniques du projet ; (vi) et enfin la phase chantier.
Dans un processus de conception « numérique », toutes les phases énumérées précédemment s’entremêlent et ne sont plus séquentielles, mais synchroniques : le croquis subit les contraintes de la rationalisation de la représentation vectorielle, il est alors difficile de séparer les différentes étapes ; tous les éléments du projet sont rassemblés dans un système dynamique : une représentation tridimensionnelle que l’on peut visualiser de plusieurs points de vue ; les coupes et les élévations sont générées automatiquement à partir des plans architecturaux ; les voiles et les dalles représentés dans les plans (qui préfigurent l’objet en 3D) font appel à une bibliothèque de matériaux qui inclut déjà les caractéristiques techniques des éléments architecturaux. Le projet peut évoluer en temps réel, en intégrant toute modification demandée par le client ou par tout autre acteur concerné. La résolution de tout problème soulevé en phase chantier peut être retranscrite et archivée pour alimenter la base de données du projet.
Le processus n’est plus alors linéaire et séquentiel, mais circulaire et synchronique dans l’espace-temps du projet -d’où la définition de design donnée précédemment-(Fig. 1).

Fig. 1. Les trois étapes du processus d’élaboration d’un projet architectural et urbain avant (A) et après (B) l’arrivée des TIC

Fig. 1. Les trois étapes du processus d’élaboration d’un projet architectural et urbain avant (A) et après (B) l’arrivée des TIC

Ainsi, des concepts compartimentés jusqu’à maintenant, glissent vers des concepts partagés, convoquant de nouvelles modalités de relation et de circulation des données et informations, non seulement entre les divers acteurs (via par exemple les maquettes numériques comme le BIM Building Information Modeling,…), mais aussi entre les produits conçus (smart buildings, smart cities, …) et les destinataires finaux (les usagers). Les TIC appliquées à l’architecture modifient en effet la perception de l’habitat par les nouveaux services et fonctions offerts, en induisant des nouvelles pratiques d’usages (Bourdieu, 1980). Les usagers s’adaptent aux nouveaux lieux de vie, mais en même temps ils adaptent ces lieux à de nouveaux besoins et attentes induites (De Certeau, 1980). Ainsi, dans une logique circulaire, les nouvelles pratiques d’usage peuvent déclencher de nouvelles conceptions.
Notre objectif est de saisir le changement paradigmatique du design architectural, au travers d’une meilleure compréhension des phénomènes info-communicationnels qui se développent à chacune des trois étapes (conception, représentation, réalisation). Nous interrogeons à la fois (i) les typologies de données ; (ii) et les interactions entre les divers acteurs impliqués dans les différentes étapes du processus, voire les transformations organisationnelles des pratiques qui déplacent les frontières professionnelles dans le cycle du traitement de l’information (Chaudiron, 2010). Cela nous amène à proposer une nouvelle configuration possible des éléments du processus, qui pourrait contribuer à esquisser une théorie du design informationnel dans le domaine de l’architecture et de l’urbain, capable de mettre en évidence les liens de causalité existant entre les éléments des trois étapes considérées. Il s’agit aussi, à partir de ces différents temps de l’élaboration d’un produit, de mieux comprendre comment nous pouvons gérer et organiser la masse de données, très diverses, convoquées à chaque étape pour produire des informations signifiantes (Petterson, 2002).
Nous proposons alors une hypothèse générale : que tous les éléments (données et acteurs) intervenant à chacune des étapes du processus, ne sont pas séquentiels, mais synchroniques. Ce principe de la co-présence, selon une logique circulaire et itérative (et non plus linéaire), implique que les usagers (d’ordinaire indiqués comme les destinataires finaux) se trouvent à intervenir à tout moment du projet, y compris en amont, lors de la conception. Le dessein du concepteur doit pouvoir ainsi prendre en compte et anticiper les retombées sur les utilisateurs finaux en termes de réponse à des besoins et attentes, qui vont au delà des seuls aspects techniques et fonctionnels. C’est dans ce contexte que l’esquisse d’une théorie du design informationnel prend tout son sens (Flach & Dominguez, 1995).
Nous nous livrons alors à un essai théorique afin de démontrer que le passage d’une pratique « papier-crayon » à une pratique « numérique » de la production du projet architectural, induit la nécessité de la présence de l’usager tout au long du processus de design, et par là, nous démontrons la validité du concept de «design centré usager» refusant de l’accepter comme un axiome. La modélisation de la théorie proposée pourrait servir comme un outil d’aide à la décision à destination des concepteurs.
D’un point de vue théorique, pour valider notre hypothèse, nous nous appuyons sur un certain nombre de concepts développés par Norman (1988) dans son ouvrage « The design of everyday things ». L’appropriation de ces concepts nous a permis de les transposer à notre objet d’étude et d’élaborer un certain nombre d’interrogations concernant le processus d’élaboration d’un projet architectural et urbain.
D’un point de vue méthodologique, le design architectural étant un processus complexe, nous adoptons une approche multidimensionnelle et systémique. Le recours à une méthode hypothético-déductive, nous a permis de formuler notre hypothèse de recherche. Celle-ci s’est formalisée à partir du croisement de deux logiques : (i) une logique inductive (bottom-up) à partir d’une pratique professionnelle, celle de l’architecte, qui a été la nôtre avant de s’orienter définitivement vers la recherche. L’observation de ces pratiques et les discussions informelles avec les maîtres d’oeuvre, ont fait émerger un certain nombre de transformations induites par l’arrivée des TIC et la nécessité d’avoir une nouvelle approche de la conception architecturale, adaptée à ces transformations ; (ii) une logique déductive (top-down) à partir de la lecture d’auteurs comme Norman (1988), De Certeau (1980), Bourdieu (1980), Lynch (1970), etc., qui, en posant les jalons d’une réflexion théorique, nous a conforté dans la nécessité de formaliser et structurer une hypothèse de recherche sur ce sujet, comme réponse possible aux questionnements posés. Nous proposons ainsi quelques éléments de réflexion qui pourraient contribuer à esquisser une théorie de la conception informationnelle dans le domaine de l’architecture et de l’urbain. Bien évidemment, la validation de cette théorie nécessite de procéder à des tests empiriques sur les pratiques architecturales par des enquêtes auprès de concepteurs utilisant les TIC (notamment le BIM). Nous nous sommes limités ici à développer la pertinence théorique donnée par Norman, en préférant repousser à un autre moment la validation empirique.
Dans un premier temps, nous décrivons les trois principes de la théorie de Norman sur lesquels se base le design d’objet. Ces principes vont alimenter nos questionnements orientés à les transposer au design architectural. Dans un deuxième temps, nous précisons la typologie des données utilisées à chaque étape du processus de design, le but étant de montrer comment ces différentes données sont convoquées en « co-présence ».

2. Le design de l’architecture vernaculaire à partir du design des objets du quotidien de Norman.

Dans son ouvrage « The design of everyday things », Norman (1980) définit les trois principes sur lesquels se base la conception des objets qui remplissent notre quotidien : le principe esthétique (aesthetics), l’usage (usability) et la compréhension (understandability). Or, dans le domaine de l’architecture, les objets que l’on utilise au quotidien ce sont ceux de l’architecture vernaculaire1 qui représentent les valeurs et les coutumes d’une société donnée à un moment donné. La transposition des trois principes au design architectural est représentée en Figure 2.

Fig. 2. Le processus du design architectural : une structuration info-communicationnelle possible.

Fig. 2. Le processus du design architectural : une structuration info-communicationnelle possible.

L’axe Z est l’axe axiomatique, c’est-à-dire celui sur lequel on trouve tous les éléments normaniens que nous posons comme postulats : les trois principes du design correspondant aux objectifs auxquels tend le concepteur. Dans un but de simplification méthodologique, nous les avons représentés comme des couches superposées : esthétique, usage, compréhension. Dans la réalité, ces couches ne sont pas séparées, mais fusionnées. A chacun de ces objectifs-voire à chaque couche- correspondent des contraintes (physiques, culturelles, sémantiques et logiques). Le plan XY, quant à lui, représente l’espace-temps du projet sur lequel nous avons indiqué les différentes étapes du processus (conception/dessein, représentation/dessin et réalisation/produit), comme étant reliées de manière synchronique et itérative. Ce plan est celui dans lequel nous formulons notre hypothèse de la co-présence des différents éléments du processus de design, notamment des acteurs et des données. Dans les paragraphes suivants, après avoir défini les différentes typologies de données, nous allons expliciter le concept de synchronie, au sens où nous ne pouvons pas isoler chacune des étapes, l’une étant redevable de la précédente et nourrissant la suivante.

3. Les données du design architectural.

Quelles sont les données et les informations présentes dans l’espace architectural ?
D’un point de vue philosophique, la donnée est proto-épistémique, c’est-à-dire qu’elle constitue une entité ayant une existence propre (une chose en soi) située dans un état antérieur au processus cognitif et sémantique déclenché par un acteur. La donnée peut alors être définie comme une affordance, au sens de Gibson (1977), voire comme une entité qui offre des possibilités à un acteur d’interagir avec son environnement, à partir de sa perception. La donnée nous permet de saisir la notion de l’objet perçu par la reconnaissance immédiate.
Lorsque cette notion est intégrée dans un schéma dynamique de la pensée, au sens kantien, c’est-à-dire qu’elle est à l’origine d’un construit, d’un conçu, (et n’est plus simplement de l’ordre du perçu), alors elle devient un concept opérationnel dans un champ et un contexte donnés.
Une donnée conceptualisée ou un ensemble de données formant un tout cohérent et contextualisé, constituent une information pour quelqu’un. Les données composent ainsi la matière de l’information (Floridi, 2010) et leur structuration selon des règles sémantiques, génère du sens, anticipateur d’actions. Or, si l’on considère que l’information est un concept opérationnel, l’arrivée des TIC fait évoluer ce concept vers une notion d’opérationnalité partagée, anticipatrice d’actions « en co-présence » à chaque étape du processus.
Dans ce contexte, nous utilisons par la suite le terme donné pour indiquer les éléments bruts (de l’ordre du perçu) et le terme information pour indiquer les données traitées par les différents acteurs dans le domaine de la conception architecturale et urbaine qui se sont transformées en entités épistémiques, faisant partie de structures signifiantes.
Si l’on transpose ce raisonnement à l’espace architectural et/ou urbain (qu’il soit conceptuel, représenté sur un support ou matérialisé par la construction), quelles sont les données et les informations en présence ? Nous proposons trois catégories de données : (i) les données ontologiques qui structurent l’espace physique (le produit) : volumes, couleurs, matériaux, formes, etc. Leurs composition et agencement en un ensemble signifiant (un bâtiment d’angle en béton, par exemple) produit des informations relatives à l’ipséité de l’objet, au sens de Ricoeur (1990) ; (ii) les données de la représentation qui structurent l’espace hybride (entre l’espace conceptuel et l’espace réel) : signes, tracés, dessins, maquettes, représentations graphiques et multimédia, visualisations via des dispositifs numériques… La façon dont les différents éléments sont organisés sur le support, pour être représentés, produit des informations différentes ; (iii) les données sémantiques : chaque signe renvoie à une signification conventionnelle partagée par un groupe social ayant les mêmes codes socioculturels. Lorsque l’on passe de la signification à la construction de sens par le sujet, on passe alors de la donnée sémantique à l’information sémantique de l’espace sensible, affectif, émotionnel. Cela renvoie à des valeurs d’estime et des valeurs d’usage, liées à la réception subjective de chaque acteur.
Chaque typologie de données correspond alors à une étape du design architectural : les données sémantiques au dessein ; les données représentationnelles au dessin ; et les données ontologiques au produit.

3.1. Le dessein : conception et structuration de données

Comment (ré)structurer les données pour aboutir à la conception de l’objet architectural ?
Qu’il s’agisse d’un projet de réhabilitation ou de construction neuve, l’architecte (concepteur) manipule des données spatiales (ontologiques) variables selon l’échelle, et les restructure pour pouvoir donner naissance au projet (dessein). Les données du site (historiques, morphologiques, symboliques, etc.) sont réutilisées pour concevoir le projet architectural et/ou urbain en termes de réponse à une demande (la commande du maître d’ouvrage) et à des attentes de la part des destinataires finaux. Le dessein résulte alors d’une analyse des objets existants (produits) et nécessite une formalisation graphique (dessin) pour pouvoir être peaufiné. Dans ce sens, les trois étapes du design seraient alors convoquées dans un même espace-temps, avec des allers-retours entre les différentes étapes (conception, représentation, réalisation).

Aujourd’hui grâce aux TIC le concepteur a la possibilité de stocker plus facilement ces données et de faire appel à d’autres données issues d’analyses et conceptions précédentes, qu’il peut réinterpréter pour son propre projet. À partir d’un certain nombre d’ontologies, considérées comme universelles pour une époque et une société données, l’infinité de combinatoires possibles constitue la singularité de l’œuvre.
Les données sémantiques, convoquées à l’étape du dessein, sont constituées par des éléments subjectifs liés d’un côté à l’intentionnalité de l’auteur et de l’autre à l’interprétation des récepteurs (symbolique, significations, relations empathiques entre sujet et objet…).
Les TIC, pour cette étape, sont à la fois : (i) une donnée ontologique, au même titre que les matériaux, les formes, etc., à intégrer lors de la conception. Par exemple si le concepteur souhaite automatiser certaines fonctions au sein du logement, comme l’ouverture automatique des volets, il faudra que les possibilités technologiques offertes par la domotique soient intégrées, dès le départ, au dessein ; (ii) un outil pour structurer, organiser et gérer toutes ces données et leur accessibilité par les acteurs concernés (les concepteurs).

3.2. Le dessin : représentation de données et échange d’informations

Comment les données sémantiques vont être traduites en éléments codifiés communicables ?
Toutes les données réorganisées par le concepteur prennent sens et forme au travers d’une représentation sur un support (de l’esquisse jusqu’au projet définitif). Les supports peuvent être de nature différente : papier, calques, ordinateur, écrans, dispositifs multimédia, fichiers numériques comme le BIM (Building Information Modeling), etc. Ces représentations constituent des systèmes signifiants qui sont transmis aux différents acteurs de l’acte de construire, dans une logique d’échange collectif et collaboratif. Tout système signifiant aura un sens différent selon le destinataire auquel il est transmis, selon le contexte dans lequel l’acteur intervient et selon son objectif. Par exemple, les cotations et les surfaces des différents éléments du bâtiment deviennent significatives pour un économiste de la construction qui y retrouve les informations nécessaires pour faire son métré et calculer les prix unitaires. Plusieurs calques d’informations (économiques, structurelles…), variables selon les acteurs, se superposent donc aux informations de base contenues dans le plan architectural fourni par l’architecte. Notamment dans un espace collaboratif cela permet de mieux échanger entre les divers acteurs et de revenir sur des décisions si nécessaire. Encore une fois, le processus est itératif et non pas linéaire.
Par exemple, pour le projet d’un bâtiment, le BIM contient toutes les données concernant ses composants (murs, escaliers, planchers…) organisés selon une structure de localisation spatiale (implantation dans le site, niveau intéressé – RdC, étage, comble-, aile droite ou gauche, etc.). Or il s’agit essentiellement des caractéristiques géométriques et constructives des différents éléments et de leurs relations. À ces données de base, chaque acteur ajoute des informations qui sont renvoyées au concepteur qui peut modifier ou améliorer ainsi le dessin initial et l’enrichir de nouvelles données.
À cette étape, les TIC constituent à la fois : (i) un outil d’aide à la représentation, surtout au travers de maquettes numériques simulant la réalité du projet ; ce qui facilite la lecture notamment de la part des profanes non habitués aux codes techniques du dessin ; (ii) un outil d’aide à la structuration et à la gestion des données en vue de leur stockage et de leur circulation entre les divers acteurs (architecte, ingénieur, économiste, conducteur de travaux, etc.) ; (iii) un outil de mesure de la compréhension et de la satisfaction des destinataires (maîtres d’ouvrages).

3.3. Le réalisation de l’édifice : perception de données et circulation d’informations.

Nous avons montré que les données sémantiques (élaborées par le concepteur) ont été traduites en données représentationnelles qui matérialisent le projet futur ayant sa propre identité. Comment les données ontologiques, porteuses de l’identité de l’œuvre, sont-lles perçues ? Comment font-elles sens ?
Par sa réalisation le projet prend forme dans l’espace physique de la ville en redessinant le paysage urbain. Les formes ainsi construites transmettent des données et des informations aux usagers qui, au travers de leur perception, se les approprient cognitivement et symboliquement.
Les données perçues par le récepteur sont les données ontologiques architecturales et spatiales propres aux projets réalisés. Grâce aux TIC,  celles-ci peuvent être implémentées et augmentées, synchroniquement et diachroniquement, au travers de dispositifs numériques (écrans urbains, bornes interactives, systèmes de géolocalisation…). Synchroniquement, car le récepteur peut avoir des informations à l’instant t sur sa position, sur la localisation d’un point à atteindre et le trajet qui le relie à ce point. Diachroniquement, car il peut par exemple accroître sa connaissance du patrimoine historique de la ville ayant accès à des informations liées à l’histoire des bâtiments et des lieux, ou encore à des éléments d’anticipation d’un projet en cours, via des images virtuelles. De plus, les TIC peuvent améliorer les services et activités offerts par l’habitat (espaces publics ou privés), grâce par exemple à la domotique et à la conception de bâtiments intelligents. L’offre de services, de plus en plus performants, couvre plusieurs domaines, répondant à différents besoins des utilisateurs : le confort, la communication, la sécurité, les économies d’énergies, le loisir…
Penser le projet en intégrant les TIC change donc le produit final (le projet réalisé) ainsi que sa perception. Les images perçues modifient l’état cognitif de l’individu et influencent ses actions en fonction des données et informations acquises (Bourdieu, 1980). Ces actions à leur tour influencent les pratiques d’usage de et dans l’espace, induisant des nouvelles perceptions.
La compréhension plus fine de ces pratiques peut se décomposer en entités objectivables qui peuvent être réinjectées dans le dessein. Elles peuvent ainsi induire des nouvelles conceptions et par là des nouvelles façons de penser le projet par des pratiques professionnelles renouvelées.

4. Conclusion : vers une théorie du design informationnel de l’architecture.

Nous avons vu que, tout au long du processus d’élaboration d’un projet, la problématique posée est celle de l’interaction des données et informations variables selon l’étape considérée (conception, représentation, réalisation) et selon les acteurs concernés (concepteur, divers acteurs de l’acte de construire, destinataire final).
Nous avons proposé quelques pistes pour valider notre hypothèse de la co-présence des différents acteurs et des diverses typologies de données dans l’espace‑temps d’un projet. Le principe de la co-présence justifie la définition donnée au terme « design architectural », qui ne correspond pas seulement à l’étape du dessein (la conception proprement dite), mais à l’ensemble des étapes du processus d’élaboration d’un projet, car ces trois étapes ne peuvent pas être cloisonnées ni séquentielles, mais doivent être convoquées en même temps, de manière itérative.
Cependant, il se pose le problème de la représentation des informations d’ordre qualitatif et de leur intégration dans la conception. L’idée est d’essayer d’intégrer toutes les données dès le début du processus : non seulement les données techniques, économiques, esthétiques, environnementales, d’intégration urbaine ; mais aussi celles liées aux évolutions du numérique et celles liées aux attentes des usagers, destinataires finaux du projet. Une des solutions possibles serait d’arriver à quantifier les informations qualitatives au travers de critères et d’indicateurs.
Le recours à un MCD (Modèle Conceptuel de Données) peut être une première étape de structuration logique des données hétérogènes constitutives du projet. Par le recours à des entités facilement compréhensibles, le MCD permet une simplification de leur traitement et constitue indéniablement une base de données, capitalisable et exploitable par les concepteurs, en fournissant la matière brute qui alimentera leur créativité par la recomposition en diverses combinatoires possibles.
La conception informationnelle de notre modèle théorique se base sur deux points :
(i) la prise en compte des données et des informations issues des trois étapes du processus d’élaboration du produit architectural et urbain ; ce qui implique la connaissance des bases de la modélisation du raisonnement de conception ainsi que la connaissance du contexte ; (ii) la mise en relation de la théorie de la conception informationnelle avec une théorie de l’action générée et génératrice pour permettre une meilleure intégration du destinataire final, à travers la compréhension de ses pratiques et de leur impact sur les agencements du cadre de vie.

En conclusion, nous avons proposé une structuration possible de l’énorme masse de données hétérogènes qui interviennent lors du processus multidimensionnel d’élaboration d’un projet architectural et urbain. Notre approche s’organise selon un modèle théorique de la conception informationnelle, intégratrice de toutes les variables quantitatives et qualitatives. Ce modèle peut servir à un concepteur, comme outil d’aide à la conception, non pas du projet, mais des informations qui vont nourrir la connaissance et la créativité qui sont à l’origine du projet.

Références

Bourdieu, P., (1980). Le Sens pratique. Paris: Les Éditions de Minuit.

Chaudiron, S.,& Ihadjadene, M., (2010), De la Recherche de l’Information aux pratiques informationnelles. Etudes de Communication, 35, 13-30.

De Certeau, M. (1980) L’invention du quotidien, tome 1: Art de faire, Paris : Gallimard.

Flach, J.M.,&Dominguez C.O., (1995). Use-centered design. Integrating the user, instrument and goal. Ergonomics in design, 3(7), 19-24.

Floridi, L., (2010). Information: A Very Short Introduction. Oxford, UK : Oxford University Press.

Gibson, J. J. (1977). The Theory of Affordances Dans R. Shaw et J. Bransford, (dir.), Perceiving, Acting, and Knowing, Toward an ecological psychology, (p. 67-82).

Hatchuel, A. & Weil, B. (2009). C-K design theory: an advanced formulation. Dans Y. Reich, (dir.), Research in Engineering Design, (p. 181-192). Tel Aviv, Israel : Tel Aviv University.

Laudati, P. (2014). Formes de 1’architecture : langages, images et pratiques partagés. Dans P. Lardellier, (dir.),Formes en devenir. Approches technologiques, communicationnelles et symboliques. (p. 179-199). Paris/Londres : ISTE Editions, Hermès Science Publishing.

Levy, A., (2008). Sémiotique de l’architecture, Actes Sémiotiques, 111. Repéré à http://epublications.unilim.fr/revues/as
/2993

Norman, D. A., (1988). The design of everyday things (reprint 2002). New York : Basic Book.

Pettersson, R., (2002), Information design. An introduction. Amsterdam/Philadelphia : John Benjamins Publishing Company

Ricoeur, P., (1990). Soi-même comme un autre, Paris : Seuil.

Suh Nam, P., (1990). The Principles of Design. Oxford, UK : Oxford University Press.

Notes de bas de page

1
Par architecture vernaculaire nous entendons l’architecture commune, quotidienne, The design of everyday buildings pour paraphraser le titre de l’ouvrage de Norman The design of everyday things.

Patrizia Laudati

DeVisu, Université de Valenciennes
et du Hainaut Cambrésis
DeVisu, Université de Valenciennes
et du Hainaut Cambrésis

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