Entretien

Yves JEANNERET - Thierry PAQUOT

Interviews réalisés par Hafida Boulekbache et Patrizia Laudati. Cet entretien avec Yves Jeanneret, professeur émérite au CELSA et Thierry Paquot, professeur émérite à l’Institut d’urbanisme de Paris, aborde la question de la relation entre architecture et communication, à la fois en tant que champs disciplinaires et objets d’étude. Plusieurs dimensions sont abordées autour de cette relation : épistémologique, méthodologique, culturelle, sémantique, sociale, etc.

Patrizia Laudati :

Dans quelle mesure et en quoi l’architecture est-elle un objet qui peut être investi par les chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication ? Et réciproquement, comment les théories de l’architecture et de l’urbanisme prennent-elles en compte les enjeux de la communication ?

Yves Jeanneret:

Il est à la fois assez aisé de répondre à cette question et fort difficile d’y répondre complètement, tant le rôle de l’architecture et des structures urbaines est déterminant et multidimensionnel pour l’analyse des processus de communication. Je m’en tiendrai ici à trois arguments essentiels. Pour ma part, je défends une définition conceptuelle de la discipline des sciences de l’information et de la communication et non une catégorisation sectorielle qui déciderait que certains objets et certains métiers relèvent de l’information ou de la communication et d’autres, non. Je pense que ce que peut apporter cette discipline particulière au sein du dialogue interdisciplinaire, c’est une problématique d’analyse des processus communicationnels capable d’étayer la formation des chercheurs et la construction d’une tradition scientifique. C’est pourquoi s’intéresser précisément à des objets qui n’ont pas fait l’objet d’analyses nombreuses dans la discipline — comme c’est le cas de l’architecture à la différence des médias audiovisuels par exemple — à partir des concepts qu’elle a forgés, c’est très heuristique. Ceci, non seulement parce qu’ils ont leur spécificité, mais aussi parce qu’un tel décalage permet de repenser les objets plus traditionnels de la discipline : on peut donner comme exemples la manière dont l’attention à la matérialité des objets écrits nous a obligés à réfléchir sur le concept de discours, ou la façon dont la sémiologie de l’exposition nous a conduits à réinterroger et enrichir le concept de média. Mais il y a une autre raison : pour qui veut analyser la vie des signes dans la vie sociale et étudier la dimension symbolique et politique des processus de communication, la matérialité des espaces fait partie des conditions de possibilité de la communication, notamment en fonction du pouvoir qu’elle a d’organiser des pratiques et des rôles : selon moi, on ne peut donner un sens scientifique au concept d’espace public, trop souvent employé de manière distraite ou allusive, sans faire une place déterminante à l’espace matériel et sans reconnaître son caractère de construction sociale et historique.

Thierry Paquot:

À partir du moment où l’architecture s’impose à notre vue, elle communique, du moins est-elle sujette à interprétation, elle nous « dit » d’elle quelque chose et par conséquent de nous aussi. C’est Hegel qui explique dans son Esthétique que l’architecture « est un art s’exerçant sur l’extérieur », d’une certaine façon le philosophe considère que la forme architecturale, les matériaux et les ornements indiquent leur finalité. Cela semble de moins en moins évident, tant les « images » l’emportent sur la symbolique formelle de l’apparence extérieure, les bâtiments paraissent interchangeables, les universités par exemple s’apparentent à des bureaux sans qualité et inversement. Pour moi, définir l’architecture revient à répondre à cette question simple : en quoi cette architecture honore-t-elle ce qu’elle accueille ? Ainsi l’architecture d’une université devrait-elle magnifier l’élaboration des connaissances, leurs formulation, réception, diffusion, approfondissement et dépassement… Celle d’un hôpital exprime le soin porté à chaque patient, etc. Il ne faudrait pas pour autant élever la symbolique primaire au rang de signification explicite et comme Jean-Jacques Lequeu, au XVIIIe siècle, dessiner une étable en forme de vache surdimensionnée ! C’est le critique Léon Vaudoyer qui utilise pour la première fois, dans un article de la revue Le Magasin pittoresque en 1848, l’expression d’« architecture parlante » pour qualifier les projets et réalisations de Claude-Nicolas Ledoux à la fin du siècle précédent, en particulier ses barrières destinées à l’octroi de Paris et aussi quelques constructions de la saline royale d’Arc-et-Senans dans le Doubs, comme la maison des bûcherons édifiée en pierres qui imitent des rondins. Un contemporain de Ledoux et Lequeu, ÉtienneLouis Boullée épouse la même idée lorsqu’il écrit dans l’Architecture, essai sur l’art : « Nos édifices, surtout les édifices publics devraient être en quelque façon des poèmes. Les images qu’ils offrent à nos sens devraient exciter en nous des sentiments analogues à l’usage auquel ces édifices sont consacrés. » Bien sûr la symbolique des formes architecturales évolue et ne signifie pas la même chose à des siècles d’écart. La monumentalité, seule, peut prétendre toujours impressionner les passants qu’elle écrase et intimide, mais allez distinguer celle qui exalte la personnalité de Mussolini de celle qui consacre la suprématie du IIIe Reich ou de l’Union soviétique stalinienne ? Dorénavant, pour les architectes et plus encore les starchitectes, la communication se réduit à de la com ». La propagande des régimes autoritaires est devenue avec les starchitectes de la publicité ! Je pense que les chercheurs en science de l’information et de la communication ne se penchent pas assez sur la production architecturale et sur les manières dont celle-ci est représentée dans les médias et surtout non commentée. Ils étudient le discours médiatique sur les migrants, par exemple, et cela s’avère passionnant, il en serait de même sur le vocabulaire réservé par la presse aux projets urbains. Précisons que le couple habituel de toute communication (émetteur et récepteur) n’existe pas directement dans le cas de l’architecture, on lui adjoint d’autres intervenants qui brouillent le message. Message possédant plusieurs langages (ceux du promoteur, de l’élu-e, du professionnel, du citoyen lambda…) et donc plusieurs niveaux de compréhension. Raison de plus pour que les spécialistes de ce domaine s’emparent de la communication qui s’y déploie.

Hafida Boulekbache: 

L’approche définitionnelle de l’Architecture pointe plusieurs déclinaisons ; elle est une expression graphique et non graphique, mais aussi une inscription et un support d’énonciation et de décision. Est-elle l’empreinte intentionnelle de celui qui l’inscrit et enfin constitue-t-elle un document identitaire de la société ?

Thierry Paquot:

Il existe de nombreuses techniques de bâtir et par conséquent de signifier. Un siège social d’une multinationale se doit de montrer sa puissance, par exemple en finançant un gratte-ciel qui s’élance au-delà des nuages démontrant ainsi une richesse impossible à atteindre et à concurrencer ! Par contre, un architecte qui met sa compétence au service des habitants pour un ensemble autogéré et écologique de logements, par exemple, acceptera avec humilité et fierté l’image d’un modeste résultat. Tous les architectes, bailleurs, promoteurs et élu-es ne jouent pas dans la même cour. Le tape-à-l’œil des uns s’avère totalement étranger à l’obstination écoresponsable des autres. À chaque fois, le bâtiment trahit les intentions des décideurs, avant même l’épreuve des usages par les habitants… Je constate qu’un bâtiment une fois inauguré est rarement revisité, même si les malfaçons et autres dysfonctionnements alimentent la colère des locataires ou des copropriétaires, comme si sa vie était terminée, alors qu’elle ne fait que commencer… Prenez un non-bâtiment comme la sculpture géante dénommée « Grande Arche » à la Défense, particulièrement inhabitable, avec des bureaux privés du jour « naturel » et de fenêtre, une fois en place, il appartient au paysage de cette « île de béton » dont il est un des éléments constitutifs essentiels. Personne ne se préoccupe de son habitabilité, c’est une icône prisée par les publicitaires et appréciée des touristes. Je pourrais multiplier les exemples de constructions, souvent dispendieuses, qui échappent à toute évaluation critique. Par exemple, la Cité de l’architecture et du patrimoine installée dans le Trocadéro, à Paris, ne répond aucunement à ce qu’un musée pouvait espérer comme salles d’exposition, lieu de débats, de conférences et de projection. Elle est mal commode. Mais qui le dit ? Il aurait fallu la construire ailleurs en lui offrant les espaces indispensables à ses missions, pourquoi pas en proche banlieue ? De même la cinémathèque de France, qui était au sous-sol du Trocadéro, a emménagé dans un édifice non prévu à l’accueillir, à Bercy, l’ancien Centre culturel américain signé Frank Gehri. Ce genre d’aberration est plus fréquent qu’on ne le croit.

Yves Jeanneret:

Pour avancer des éléments de réponse à cette question, je dois mentionner les limites de ma propre expérience de chercheur. Je ne suis pas un spécialiste de l’architecture en tant que telle, comme vous. Je suis seulement lecteur de ces travaux ; mais j’ai rencontré l’architecture dans tous les terrains de recherche que j’ai été amené à investir. Je pense, sans en être certain, qu’on pourrait appliquer à l’architecture la distinction que je propose entre la sémiotique comme effort théorique pour développer les concepts d’analyse des signes dans leur spécificité (en l’occurrence, disons, la dimension formelle et signifiante de l’espace vécu et du bâti) et la sémiologie comme travail d’analyse concrète des ensembles complexes, matériels, hétérogènes et historiques (par exemple un centre urbain, un groupe scolaire, l’aménagement d’une bibliothèque, un ensemble multisalles de cinéma). De ce dernier point de vue, le seul sur lequel j’ai un point de vue en tant que chercheur, toutes les dimensions comptent dans une analyse concrète de situation ou de processus concrets. Pour le dire autrement, les tensions que vous décrivez font partie substantiellement de l’histoire de l’invention architecturale de la société. Pour prendre un exemple, j’ai été amené à conduire beaucoup d’analyses dans le contexte de musées, petits et grands. L’architecture globale du musée exprime au fil de l’histoire une conception de la culture, du patrimoine, de la pratique culturelle, depuis les escaliers monumentaux des XVIIIe et XIXe siècles jusqu’aux références aujourd’hui fréquentes la métaphore de l’hypertexte. Aucun acteur n’en maîtrise seul les métamorphoses, mais l’écriture collective des espaces énonce des intentionnalités qui dessinent une figure des publics. Et l’appropriation de l’espace architectural a ses propres dynamiques : elle est fortement singularisée par le fait qu’un espace ne se parcourt pas comme un texte. Il requiert notre esprit et notre corps d’une manière particulière. C’est pourquoi, sur le plan des procédures de recherche, il est impossible d’analyser sérieusement (en sic, j’entends) la structure d’une collection ou d’une exposition, les usages des publics, la dimension institutionnelle du discours du musée, la dynamique des parcours — et surtout de prétendre y repérer des enjeux — sans commencer par étudier la manière dont l’espace surdétermine, fonctionnellement et symboliquement, les pratiques qui l’investissent. Le fait qu’on accède aujourd’hui au Musée du Louvre, par une structure qui spectacularise le geste créateur contemporain ou par une galerie commerciale plutôt que par un escalier monumental comme c’était autrefois le cas, le fait qu’il s’agisse d’un palais construit et modifié au fil du temps plutôt que d’un bâtiment conçu pour l’accès public, le fait que les visiteurs ne parviennent pas à en comprendre la structure, ou le fait qu’il soit structuré en trois bâtiments alors qu’il y a neuf départements, tout cela surdétermine ce qu’on peut analyser de sa relation à ses publics.

Patrizia Laudati: 

L’architecture ne fabrique pas seulement des fonctions, mais elle donne sens à l’espace. Les signes de l’architecture produisent de la signification et surtout ils incarnent l’ensemble des idées, des codes et des valeurs d’une société donnée à un moment donné, sans pour autant que cet ensemble ne soit figé. Il me semble que cette définition de l’architecture comme objet d’une culture, voire comme un ensemble d’objets, de représentations et de pratiques, transmis d’une société à une autre et d’une génération à une autre, et se chargeant de nouvelles significations lors de ce processus, renvoie au concept de trivialité. Partagez-vous cette transposition d’être culturel à l’architecture ?

Yves Jeanneret:

Je ne vais pas vous étonner en exprimant mon accord ! J’insisterai sur la notion d’ensemble d’objets. L’hétérogénéité de ce qu’on rencontre dans un espace quotidien, monumental ou citadin est en relation avec cette réinvention historique des cadres de vie et de pratique. Cela évoque pour moi la dialectique que Michel de Certeau met en évidence, dans l’invention du quotidien, entre l’espace comme système de positions et le lieu comme espace pratiqué. L’analyse indicielle des espaces permet de faire des hypothèses sur les processus qui sont venus s’inscrire dans les bâtiments et les pratiquer en tant que lieux de vie. Pour reprendre l’exemple précédent, les murs du Musée du Louvre sont peuplés d’un feuilletage incroyable de signes que l’œil perçoit ensemble, mais qui ont été créés dans des contextes très différents. Les plus récents sont marqués par une volonté de systématisation des codes, ce qu’on appelle la charte visuelle (par exemple les panneaux didactiques gris ou les photographies d’œuvres), mais cela ne masque pas le caractère pluriel, historique, largement divergent des interventions successives, depuis le cadre doré situé sous la Victoire de Samothrace jusqu’aux logos des mécènes récents. Chacun de ces signes est en effet le fragment d’une sorte de discours sur ce que sont le musée, l’œuvre, la délectation de l’art, etc. L’équipe des médiateurs assiste, sans pouvoir totalement la maîtriser, à la cristallisation des flux de visiteurs vers les « œuvres phares » comme la Vénus de Milo ou la Joconde, prise dans la double contrainte entre le fait d’aider les visiteurs à découvrir autre chose et le souci de répondre à un désir légitime de rencontrer l’aura des chefs-d’œuvre. Or chaque décision de restructuration des espaces, d’implantation des circulations, de signalisation, d’exposition des objets tranche d’une certaine manière dans ce conflit entre conceptions de la culture.

Thierry Paquot:

En partie seulement, car comme je viens de le dire, il y a coexistence entre diverses conceptions et pratiques architecturales. Certes, d’une façon générale, les architectures appartiennent à la culture d’une époque, mais aussi d’une société particulière, par exemple la technocratie ferroviaire française produit son architecture de gare qui copie celle des aéroports, tout comme les promoteurs des gatedcommunities (résidences fermées) ou des centres commerciaux (shopping mall) qui sèment leurs bâtiments clonés partout dans le monde, sans se soucier du climat, du site, des matériaux locaux et des techniques constructives vernaculaires ou de la culture habitante… Et à côté, mais simultanément, l’on trouve un original facteur Cheval du coin ou un collectif de professionnels opposé au « tout béton » qui construit avec de la paille ou des adobes. La difficulté consiste à n’oublier personne lorsqu’on traite de cette question, aux réponses variées ! Ces architectures différentes témoignent de la même profession tout en pointant l’incroyable diversité des convictions, des projets et des réalisations. Au même moment la presse qui rend compte élogieusement d’un bâtiment démesuré, énergivore, irresponsable, boude une maison passive exemplaire, mais guère spectaculaire ou un mobilier urbain désigné avec des palettes récupérées… La ligne de démarcation est alors l’argent. La marchandisation de tout triomphe malgré son mépris affiché pour l’écologie, qui par ailleurs et ce n’est pas contradictoire, fait l’objet d’une récupération idéologique, ce qui rend compliquée toute critique… Pour simplifier, quitte à caricaturer quelque peu, je dirais que s’opposent une logique du toujours plus (avec son cortège d’excès, de gaspillages, de dérogations, de pollutions, de surprofits, etc.) et une logique du toujours mieux (pour une plus large autonomie de chacun, une culture de la frugalité et de la juste mesure, l’attention au monde vivant, au lieu et aux gens, etc.), chacune de ses « logiques » valorise « son » architecture.

Hafida Boulekbache:

L’architecture est interprétée par rapport à une réalité objective, factuelle, mais également grâce à une réalité sensible liée au vécu et au perçu. Comment analyser le processus de sa création qui questionne des rapports de médiation, liée à la représentation de chacun, du contexte de réception… ?

Yves Jeanneret:

Mes réponses sont un peu longues, je serai plus concis, il y a beaucoup à dire. J’évoquerai seulement une recherche doctorale que j’ai eu l’honneur de diriger, celle de Julie Pasquer, qui a observé patiemment, dans la durée, la médiation des monuments auprès des jeunes visiteurs, en contexte scolaire et en famille. Elle a étudié, dans le cadre d’un financement régional, la manière dont plusieurs sites touristiques comme le fort des Baux-de-Provence ou le site archéologique de Glanum sont animés par des actions de médiation. Il s’agit au départ d’analyser trois choses, pour simplifier : la topographie, avec les signes spectaculaires et familiers (comme le « château fort » typique) et ceux qui sont difficiles à déchiffrer, voire inaperçus, sans médiation, comme les traces superficielles de constructions détruites ; la manière dont les professionnels produisent des médiations inscrites et orales et investissent un site d’un projet culturel ; les interactions en situation entre les jeunes et les médiateurs et entre les visiteurs entre eux qui constituent le tissu vécu de la médiation effective in situ, comme on dit. Mais en conduisant cette enquête, elle a compris qu’il fallait prolonger cette méthode, car l’ensemble de ses observations a attiré son attention sur l’importance des cadres de fiction dans une situation initialement définie comme documentaire et éducative. Il fallait s’ouvrir à un tout autre corpus, celui des industries culturelles et médiatiques, parce que pour les jeunes qui traversent plus ou moins épisodiquement ces sites, s’approprier des ruines romaines ou un château médiéval pour faire sens, dans leur propre vie, cela passe aujourd’hui par Asterix, les panoplies de chevaliers et Harry Potter. Cet exemple me conduit à souligner plus généralement le fait que, même si les données locales d’une implantation bâties sont essentielles, ce qui se passe dans un espace est marqué par toutes les dynamiques qui traversent l’ensemble de la société. L’extérieur traverse l’intérieur. Dans un musée d’art, de science ou de société, sur un site architectural ou touristique, les guides édités ou téléchargés, les ressources de l’internet, les programmes des tours operators, mais aussi le budget temps des visiteurs et les méthodes d’évaluation de la fréquentation font pression sur l’espace disposé, médiatisé, pratiqué. Et bien entendu un espace urbain exprime encore plus fortement cette historicité manifestée par l’hétérogénéité des signes qu’il exhibe, puisqu’il est encore plus difficile à rationaliser qu’un site circonscrit.

Thierry Paquot:

Dans la production de l’espace, en 1974, Henri Lefebvre distingue trois espaces : conçu, vécu et perçu. Cette trilogie est précieuse pour l’analyse d’autant qu’on peut l’adosser aux travaux d’Edward Hall, comme la dimension cachée, où il explicite la notion de « proxémie » dès 1966 et fait état de quatre distances : intime, personnelle, sociale et publique, qui varie selon les cultures. J’ajouterais : selon les genres et les âges… Il constate, un rien amer, que les spécialistes de l’organisation territoriale et architecturale ne s’en soucient pas du tout et standardisent aussi bien les voies publiques que les logements. Rares sont les architectes qui partent des désirs des habitants et des représentations qu’ils ont de leur habitation, de l’immeuble et du quartier. Une telle préoccupation exige du temps, mais aussi un savoir écouter. Il faut alors rompre avec le modèle type et accepter le cas par cas et
chanter l’hétérogénéité propre à tout territoire habitable. Là, l’architecte devient un médiateur, il sert d’interprète aux habitants, non seulement vis-à-vis des artisans, mais entre eux et avec eux-mêmes. Lucien Kroll, par exemple, se contente (un tel verbe n’est pas ironique, loin de là) de rassembler les propos de chacun et de les traduire en un plan ou une maquette faciles à comprendre, à modifier, à remodeler. La communication qui s’établit entre l’architecte et l’habitant est directe et repose sur la confiance. Preuve en est que les habitants ne déménagent pas tant ils apprécient leur logement. Heureusement, de plus en plus d’architectes souhaitent agir de la sorte, ils n’y gagnent pas plus d’argent, y consacrent davantage de temps, mais ont le sentiment irrépressible de rendre hommage à leur métier. L’architecte n’est pas là pour réaliser « son » œuvre, mais pour œuvrer à la meilleure habitabilité d’une architecture. Cela ne le conduit pas pour autant à contenir sa créativité, sa fantaisie, son originalité, bien au contraire… Je remarque que l’architecture n’appartient pas spontanément à la culture, elle n’a aucune place dans la scolarité d’un individu de la maternelle à l’université et ne fait l’objet d’aucune critique médiatique digne de ce nom. L’émission que je produisais avec Pascale Charpentier sur France-Culture, Permis de construire à durée de 1996 à 2000. Lui a succédé, Métropolitains de François Chaslin, où j’intervenais régulièrement, émission arrêtée en 2012. Elle n’a pas été remplacée. Dans la presse écrite, la situation est faussée, car les majors du BTP sont soit les principaux annonceurs, soit les actionnaires de ces médias ! Il y a quelques courageux blogs sur l’architecture, mais ils sont sporadiques et peu renouvelés. C’est dire le déficit de culture généraliste sur l’architecture et plus généralement la ville, le paysage, le design urbain, l’écologie des territoires habités… D’où une réelle incompétence de beaucoup d’élus-es qui acceptent n’importe quoi, aussi bien pour un banc public, un candélabre, une « aire de jeux » pour les enfants, une médiathèque, un logement… Ils abandonnent souvent un quartier entier à un promoteur privé qui y dispose des bâtiments de sa gamme sans aucunement les adapter au lieu, répondre aux attentes des futurs habitants et tenir compte de l’existant ! Le déjà-vu que l’on ressent face à une nouvelle construction ou un nouveau quartier n’est pas un leurre, mais la réalité. L’architecture comme « langage », admettons cette métaphore, possède comme tout langage ses stéréotypes, ses malentendus, sa langue de bois (ou de béton !), ses lapsus, ses silences, etc. Il nous faut l’enrichir en écologisant notre esprit et en constituant un lexique toxique dans lequel l’on stocke les termes impropres : « développement durable », « croissance verte », « nucléaire propre », « façade végétalisée », « ferme urbaine », « gratte-ciel », « densité », etc. Toute langue puise dans l’étymologie des nouveaux sens pour des mots à réactiver, ose des néologismes, encourage la créolisation, bref, renouvelle sa poétique… Si la critique architecturale et urbanistique était plus fréquente, il est vraisemblable qu’elle doperait le langage évitant les lieux communs et se doterait d’items incitant chacun à mieux se positionner eu égard à telle ou telle réalisation. Il y a une dizaine d’années, à l’Institut d’urbanisme de Paris, je m’occupais d’un enseignement « Villes et communication » où les étudiants, par petits groupes, travaillaient sur un quotidien qu’ils épluchaient durant un mois, notant et analysant toutes les informations, reportages, enquêtes, brèves, portraits, consacrés à la question urbaine au sens large. L’étude comparative qui suivait était éloquente. La PQR (presse quotidienne régionale) et la presse gratuite francilienne consacraient plus de pages à cette question que la presse généraliste nationale. La figure du maire-bâtisseur dominait largement avec le moment solennel de l’inauguration. Très rarement le portrait d’un architecte (et moins souvent encore d’une architecte) méritait un encadré. Ces articles n’expliquaient rien, ils se contentaient d’être descriptifs et bien sûr favorables. Les signatures changeaient au cours de la période ce qui voulait dire qu’aucun journaliste n’était spécialisé. Seul Le Monde avait encore un critique, Frédéric Edelmann, à l’écriture codée et souvent mordante. Mais qui comprenait ses sous-entendus ? La presse française n’a jamais soutenu un Lewis Mumford (1895-1990) qui dans The New Yorker de 1931 à 1963 tenait la rubrique « The Sky Line » et initiait le lecteur à la cuisine architecturalo urbanistique avec un réel esprit critique et une écriture grand public. Quant à la presse spécialisée, elle reste en France très clanique et faible en tirage et en audience, et son contenu se rapproche plus du publireportage que de la critique indépendante. Il est vrai que ces publications tiennent principalement par la publicité…

Hafida Boulekbache:

L’architecture est un système de traces au même titre que l’écriture, car l’architecte dessine la ville, et par ses dessins, il trace, sur le sol, une histoire, une culture…, les représentations de la vie, la culture d’un peuple… L’analyse de ses artefacts renvoie à des formes représentationnelles qui d’une part produisent l’objet architectural (action projective), mais nous fournissent également des indications sur l’objet lui-même (action informationnelle). Comment appréhender l’« Agir communicationnel » de l’usager de la ville et son positionnement par rapport à son environnement ?

Yves Jeanneret:

Toute la difficulté, c’est le sens qu’on donne au terme « trace ». Je vais décaler un peu les choses. Il y a une écriture ou en tout cas une genèse graphique de l’architecture, au sens où le programme (en grec, écriture à l’avance) est un dispositif essentiel de la création architecturale. Sans être un spécialiste de ces complexes médiations, j’ai pu constater, dans des colloques où j’ai entendu des architectes, designers ou urbanistes, à quel point l’histoire de l’architecture, ancienne et récente, est marquée par la création et la transformation de ces outils de représentation et de préfiguration. On pourrait dire que l’architecture est, encore plus que le cinéma selon Godard, un art industriel. Elle doit se projeter avant de se déployer et ses outils sont sans doute plus complexes et plus marqués par l’évolution technique encore que le scénario ou le story-board. D’autre part, l’espace porte des inscriptions au sens strict et celles-ci jouent un rôle politique essentiel, comme l’ont montré les historiens de la Grèce antique à propos de l’écriture monumentale, ces lettres gravées dans la pierre dont le tracé est fait pour capter les rayons et les ombres et dont ils ont montré que leur apparition a joué un rôle décisif dans l’invention de l’espace public démocratique. Enfin, l’espace urbain porte, comme on l’a vu, des indices de son histoire, qui parfois sont évidents pour tous, mais le plus souvent ne peuvent être lus que par des observateurs attentifs et informés — et que des documents spécifiques, comme les guides touristiques, rendent visibles et lisibles. Avignon se présente de manière évidente comme une ville médiévale, en raison de ses remparts restaurés ; mais il faut avoir l’œil éduqué pour voir dans le plan de ses rues, dont certaines suivent les anciennes enceintes (les lices) et d’autres sont contraintes par la linéarité haussmannienne, les indices — si on veut les traces — des conceptions successives du pouvoir. Sur une place de Pouilly en Auxois, une simple stèle vouée aux victimes de la Grande Guerre résume tragiquement l’histoire d’un demi-siècle : sa belle symétrie initiale trahit le fait que ceux qui l’ont conçue croyaient avoir vécu la der des ders ; mais la destruction de cette belle symétrie par l’inscription ajoutée en 1945 parle d’histoire, à ceux-là seuls qui ont les moyens d’en faire l’analyse indicielle. Elle est là, mais elle n’est pas forcément lue. J’ajoute que certains acteurs et certains dispositifs rendent visibles les traces inaperçues et que c’est un acte politique. Je suis frappé par la force du travail du photographe Chris Schwartz, exposé au musée juif de Galicie à Cracovie sous le titre Rediscovering traces of memory. Il a photographié les lieux où les traces du génocide juif sont en train de disparaître ou ont disparu, comme les synagogues qui ne se distinguent plus d’une simple habitation. La médiation photographique, puis l’exposition, restaurent en quelque sorte, non le bâti, mais nos propres ressources de mémoire.

Thierry Paquot:

Il ne faut pas surestimer le rôle de l’architecte dans la fabrique des villes. L’architecte démiurge qui conçoit un grand ensemble en disposant tours et barres selon son seul caprice, comme cela fut le cas dans les années soixante/soixantedix en France, a quasiment disparu et c’est tant mieux ! D’autant qu’il ne tenait pas compte du lieu, un Le Corbusier expliquait que c’était son bâtiment qui façonnait le paysage, tout comme il était persuadé de savoir mieux que les habitants ce que ceux-ci voulaient. La rigidité des procédures confère une insupportable homogénéité aux projets urbains. Le frontage subit la contrainte de l’alignement, par exemple. La géométrie rectiligne, froide et supposée rationnelle l’emporte sur les décalages, les courbes, les surprises plus organiques des parcours qu’il faudrait privilégier. La beauté d’un paysage résulte d’une longue cohabitation entre des habitants et un site, sa signature est collective. Dans Vers la banlieue totale, écrit de 1972 et que je réédite cette année, Bernard Charbonneau s’insurgeait contre le tracé technocratique des infrastructures (voies ferrées, autoroutes, ponts, rondspoints…) qui en compagnie de l’agriculture productiviste chamboulaient les paysages, les fonctionnalisaient au nom d’une absurde efficacité économique, cause d’un désastre environnemental irréparable et d’un appauvrissement existentiel de grande ampleur. Les paysages que l’on peut attribuer à des paysagistes correspondent à la cerise sur le gâteau, en espérant qu’ils soient talentueux et complices du monde vivant, ce qui n’est pas si sûr… Les traces dont vous parlez s’effacent bien vite, rien n’est plus fragile que le charme. En une poignée d’années, un coin de Touraine que je connais bien a été profondément reconfiguré par l’agriculture intensive destinée à l’alimentation animale : haies arrachées, bosquets déchiquetés, fossés comblés, champs remembrés, chemins élargis et redressés… L’agriculteur s’approvisionne à la supérette en produits venus des quatre coins du monde, il a définitivement perdu toute conscience du lieu. Quant à la ville de banlieue, où je réside, toutes les nouvelles constructions, sans exception, appartiennent au passé productiviste, elles sont standardisées, sans grâce, sans générosité spatiale, sans provoquer aucun étonnement, sans ouvrir l’imagination. C’est à pleurer ! Bien évidemment les enfants sont oubliés, aucun parcours protégé et joyeux qui viserait à devenir un terrain d’aventures, aucune plantation exubérante, aucun coin de nature pour la solitude, le repos… Par contre, l’automobile reste la reine, toute la voirie se met à son seul service. Lors d’un récent conseil de quartier, des participants éructaient contre le projet d’une piste cyclable, la municipalité courageusement a reculé les rassurant, on ne réduira pas les places de stationnement ! là aussi, me suis-je dit, si une réelle communication sur la rue partagée, la rue pour toutes et tous existait et était régulièrement alimentée, peut-être que l’égoïsme automobilesque accepterait que des vélos puissent circuler… dans ce même quartier, les jardins sont recouverts de carrelage, non seulement cela est plus facile d’entretien, mais aussi plus commode pour y garer les voitures. Pour reprendre votre formule habermasienne, « l’agir communicationnel » représente ici le degré zéro de toute communication. Nous sommes dans une logique guerrière. Comment conquérir la rue pour bouter au loin l’ennemi (à savoir le piéton et le cycliste) et y garer, si possible sur le trottoir, son véhicule ? Cette incivilité n’est pas du tout perçue ainsi par ce citadin, sûr de son bon droit. Ces automobilistes conduisent leurs enfants en voiture à l’école qui se trouve à cinq cents mètres et râlent de devoir s’arrêter en double file, parfois à trente mètres du portail. Chacun rêve de monter avec son 4×4 au second étage et de décharger sa progéniture devant sa table au sein même de la classe. Que faire ? Transformer le rapport de chacune et chacun avec sa ville ou son territoire, c’est-à-dire les amener à devenir des citadins et non pas des consommateurs de services urbains. Patrizia Laudati : Quelle est l’influence que les formes de l’architecture peuvent exercer sur l’individu ? En d’autres termes, est-ce que l’aménagement de l’espace, qu’il soit celui d’un logement ou celui d’une place, a un effet sur les pratiques des individus et leur usage de ce même espace ? Et comment les temps sociaux s’adaptent (ou pas) aux rythmes urbains ?

Thierry Paquot:

Vous pointez là une zone d’ombre, surtout en France. Les études psychosociologiques sur les effets de l’architecture sur les habitants et plus généralement sur les « urbains » n’intéressent pas les commanditaires de la recherche. Sans financement, ce genre d’études relève du militantisme ou du travail solitaire. C’est ainsi que nous disposons quand même d’enquêtes sur les relations que les habitants entretiennent avec leur quartier, leur grand ensemble ou leur pavillon. De même sur leurs rapports au jardin et plus rarement aux espaces publics. Sans cet apport des habitants, les décideurs décident quand même, à l’aveugle j’allais préciser. D’où l’achat du mobilier urbain sur catalogue ou l’attribution d’une parcelle à tel promoteur qui livre, clé en main, un quartier de logements. Une anthropologue, Colette Pétonnet (1929-2012), a enquêté sur des populations immigrées venues s’installer en banlieue parisienne, soit dans des « cités de transit », soit dans des bidonvilles, ce sont deux livres immenses (ces gens-là en 1968 et on est tous dans le brouillard. Ethnologie de la banlieue en 1979), sans vraiment faire école, ou du moins entraîner d’autres chercheurs sur ces terrains de la vie quotidienne et des manières d’agencer son chez-soi. Ces documents ethnographiques, très bien écrits, sont dorénavant datés. Tout a changé. C’est pourquoi l’on doit inlassablement enquêter… Il en va de même pour la grande étude sociologique, L’habitat pavillonnaire, publié en 1966, préfacé par Henri Lefebvre et réalisé par Henri Raymond, Nicole Haumont, Antoine Haumont et Marie-GenvièveDezès, qui attend une suite actualisée. Il existe toute une « littérature grise » où l’on peut glaner, presque par hasard, des informations qui répondent à vos questions et parfois trouver une pépite, mais c’est rare, tant ces travaux académiques sont tributaires d’une forme dépersonnalisée. Or, en la matière il est impossible de taire sa subjectivité : tel habitat est revêche, distant, indigne, moche et tel autre résonne de mille rires hospitaliers. Edward Hall, dont je vous parlais, insiste sur la spécificité culturelle que représente l’habitation pour chacun. Nous l’observons en voyageant : telle proximité avec le voisinage nous gêne ou au contraire nous ravit. Nous ne vivons pas pareillement notre propre bruit et celui d’autrui. Une architecture attentive au bien-être des habitants se soucie de l’orientation de la maison, de la disposition des pièces, de la forme du toit, des contacts entre le bâti et la végétation, de l’ouverture des fenêtres, etc. Frank Lloyd Wright plaçait les ouvertures selon le relief du terrain et les plantations du jardin afin qu’elles soient une invitation à admirer un paysage, un moyen de faire entrer le dehors dedans. J’ai vu un lotissement pavillonnaire, constitué de maisons identiques, qui a été construit à l’envers, la porte du garage vers les champs au lieu de s’ouvrir sur la petite route de desserte, il a été plus économique de retracer celle-ci que de démonter les maisons ! Dans les villes, l’architecture de notre immeuble participe à notre plaisir d’y résider, mais ce sentiment tient compte aussi des autres bâtiments, de l’état des espaces publics, de la présence d’un square, de la proximité d’un moyen de transport, etc. Pour les anthropologues, je songe ici à Amos Rapoport, l’architecture — y compris vernaculaire — de la demeure cosmocise. C’est dire si elle assure aux occupants (hommes et femmes, aînées et cadettes) leur place dans cette société dotée de telle cosmogonie. La forme confirme cette appartenance. Dans Toit, seuil du cosmos, que je suis en train de réécrire — il date de 2003 —, j’avais souligné cette perte de sens que la généralisation planétaire de deux formes de toits (plat ou à deux pentes) provoquait. Je rappelais que les géographes au début du XXe siècle cartographiaient les maisons selon leurs toitures (en chaume, avec des tuiles plates ou rondes, en zinc ou en ardoise, etc.) et délimitaient ainsi des géographies particulières que la mondialisation a définitivement rendues obsolètes. Ces revêtements signifiaient quelque chose qui est perdu. L’habitat kabyle étudié par René Maunier puis plus tard par Pierre Bourdieu était genré, l’adoption d’un plan banal d’une construction en parpaings dégenré et là aussi se perd une signification culturelle de toute une organisation familiale et villageoise. Il ne s’agit pas de bloquer toute évolution sociétale suite à la globalisation — qui peut emprunter les chemins de la série télé ou des vacances du migrant —, mais de constater les écarts temporels entre une transformation architecturale et un changement des relations hommes/femmes par exemple. L’essentiel a été écrit par Clare Cooper-Marcus en 1974 dans un article intitulé, « La maison, symbole de soi », qui s’inspire de Jung et de Bachelard, elle montre bien que l’architecture de la demeure d’un humain doit non seulement lui aller comme un vieux chandail qui épouse son corps tout en lui procurant une chaleur amicale, mais qu’elle exprime sa psyché dans son incroyable paradoxalité. C’est là où interviennent les temporalités. En français aussi bien « ici » que « là » désignent à la fois un endroit, un lieu qu’un moment, un temps ? Chacun se situe territorialement et temporairement. Il arrive même qu’un moment de la vie, comme l’enfance, soit considéré comme un pays, chez Bachelard par exemple. Notre appréciation d’un lieu, comme d’un logement du reste ou d’un paysage, s’inscrit dans une temporalité. Je compléterais volontiers la trilogie spatiale de Lefebvre par une trilogie temporelle, le temps vécu, le temps conçu et le temps représenté. Chacun d’eux est aussi important et joue dans notre manière d’être au monde. Aussi, un bâtiment peut à tel instant s’avérer agressif parce qu’on y trouve des gens qu’on ne souhaitait pas voir là, alors que le même bâtiment en bonne compagnie nous semble plaisant. Si l’être humain est topophile, sa topophilie vibre de mille et un rythmes qui combinent à la fois, ses chronobiologies, les temporalités sociales attachées à ce lieu (les horaires des transports, des services, des boutiques, des distractions…), son emploi du temps, sa capacité à rêver, etc. En ce sens, je crois opportun de ménager des no man’s time comme il y a dans tout territoire des no man’ land. Quels sont-ils ? L’attente, l’ennui, la sieste, la rêverie, l’inoccupation, la vacance…

Yves Jeanneret:

Il me semble évident que la structure des espaces conditionne les pratiques et surtout les rôles. François Flahaut parle d’ailleurs de « places », ce qui est un terme spatial, pour désigner la manière dont nous apprenons peu à peu à nous plier à certaines disciplines. Nous nous habituons à occuper des places qui sont à la fois personnelles et définies par des jeux sociaux. On l’a vu dans plusieurs exemples précédemment évoqués, comme celui du musée. Zola décrivait déjà dans L’Assommoir la manière dont l’espace du Louvre fabrique une sorte d’éducation des conduites, en peignant l’embarras d’une noce populaire devant le poids du monumental au sens fort. Une thèse dirigée par Jean Davallon, celle de Caroline Buffoni, analyse la manière dont la « réglure muséale », cette ligne parfois matérialisée et parfois virtuelle qui nous sépare des œuvres, est solidaire d’une discipline de la relation aux objets de culture. J’ai souvent commenté avec les étudiants ce que la disposition d’une salle de cours (en amphithéâtre, en rond, dos à dos face à des machines) conditionne d’un savoir apprendre, mais aussi une manière de vivre ensemble, pour parodier Roland Barthes, qui parle constamment de l’architecture dans le cours qu’il a consacré à cette question : Comment vivre ensemble ? Au Collège de France. Mais je vais peut-être vous choquer en sortant du seul cas de l’architecture au sens professionnel du terme pour prendre le mot « espace » dans un sens étendu. L’économie de nos écrans est en train de surdéterminer et peut-être de dominer nos disciplines corporelles. En grec, le mot « tactique » désigne l’art de disposer les objets et les corps. Je pense que la tactique est un élément majeur des rapports de pouvoir aujourd’hui, notamment dans les circulations entre la vie privée, la cité et le commerce. Pensez à l’épisode éphémère, mais malheureusement prémonitoire (au sens étymologique, à valeur d’avertissement – monère, avertir) des Pokemon Go. On peut régir les corps par la tactique des espaces. L’architecture, c’est aussi une tactique : une manière de disposer les corps, de disposer parfois des corps.

Hafida Boulekbache:

Au-delà du dessin architectural qui est la marque matérielle, certains bâtiments tels que les musées ont le dessein d’être un médium qui permet la transmission d’un discours, un tracé qui est porteur de sens…, soit un symbole. Comment doit — on analyser le lien entre le signe et la trace sensible ? Par quelle alchimie ces composants urbains font signe et sens ensemble de façon à constituer le support du discours médiatique, de la culture… ?

Yves Jeanneret:

Le cas extrême de la cité idéale de Chaux conçue par Louis-Nicolas Ledoux autour de l’industrie des salines à Arc-et-Senans dans le Jura peut nous aider à réfléchir sur cette question. L’architecture de ces constructions a été pensée comme un discours inscrit dans la matérialité des formes architecturales comme il peut l’être dans un texte écrit. Un bâti dont l’objectif majeur est d’être lisible. Tout — la disposition générale des bâtiments, leurs particularités fonctionnelles, leur esthétique, les lignes de leur surface visible — est censé exprimer et par là régir une conception de la société qui distribue et totalise le politique, l’économique et le privé. C’était déjà le cadre du récit utopique, dans l’Utopiade Thomas More par exemple, mais avec une différence essentielle : ces bâtiments existent réellement, l’utopie n’a donc pas le loisir de la neutralisation des différences, comme c’est le cas pour l’île d’utopia qui n’existe que racontée. Dans l’espace architectural et urbain toutes les formes semi-symboliques sont signifiantes qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou non : le cercle et la ligne, le creux et le plein, l’ouvert et le fermé, le clair et l’obscur. Qu’on le veuille ou non, car les formes n’agissent pas à la manière d’un code strict, mais selon les habitudes de notre corps et de notre regard, forgées par un long apprentissage insensible. Nos cités ne reposent pas sur le principe d’exhibition raisonnée de Ledoux, qu’on pourrait qualifier d’emphatique, en parodiant l’étude de la publicité par Barthes. L’urbanisme contemporain expose, mais sur un autre mode : il guide, aide et contraint les corps, il porte des formes visuelles, il suggère. Il est donc plus hétérogène, plus délié. Plus ouvert aux contradictions, mais aussi plus impérieux. Je prends un exemple parmi bien d’autres. Autrefois, dans l’univers du monumental, la commande requérait un traitement sophistiqué des surfaces (arcs, moulures, lignes, symétries, décrochements, etc.) qui intégrait de nombreuses décorations (statues, colonnes, pignons) structurelles, en ce qu’elles connotaient l’appartenance à une grammaire de styles (quitte à les accumuler comme l’architecture éclectique de la fin du XIXe). Aujourd’hui, ce qui triomphe sans partage, dans la commande légitime, c’est le geste architectural, d’essence fondamentalement technique, qui se doit d’exhiber sa maîtrise des ingénieries les plus innovantes. En lieu et place de la grammaire décorative des styles Gothique, Renaissance ou Baroque, ce sont les surfaces complexes et lisses qui définissent le spectaculaire. Mais surtout le geste architectural se rapproche toujours plus de la géométrie dans l’espace et du calcul des structures, en ayant soin de proscrire le décoratif. Dans le même temps, les centres commerciaux de périphérie, à proximité des axes de transport qui ont déserté le « centre-ville », miment de manière hyperbolique la tradition du pittoresque, de l’ornement, du style patrimonial ou intime. On ne compte plus les tuiles en plastique, les pierres de taille en polystyrène et les chalets en aluminium. Une sorte de sur ritualisation du décoratif mime le cachet du petit village ou la prétention du style colonial au bénéfice des échanges marchands. Pendant ce temps, les Media buildings et les écrans de promotion des appareils et gestes s’installent doucement sur les murs des bâtiments patrimoniaux qui bordaient les places ordinaires de la ville moderne. Les couloirs ont fait place dans le métro à d’immenses halls dans lesquels les corps s’entrechoquent pour essayer de se faire une place, même ceux qui se rendent à un rendez-vous où on leur apprendra qu’il n’y a pas d’emploi pour eux. Il n’y a pas de Ledoux ni de Thomas More pour avoir planifié tout cela et sans doute personne ne l’a-t-il planifié réellement. On pourrait dire que la ville transpire son histoire plus qu’elle ne l’assume.

Thierry Paquot:

Dans La vie des formes, Henri Focillon dit que « le signe signifie, alors que la forme se signifie », je partage ce point de vue concernant l’architecture de bâtiment ayant une destination particulière, répondant à un programme et exigeant une certaine volumétrie avec des formes immédiatement expressive. Certes, d’autres activités peuvent s’y dérouler après un minimum de modification. Combien de marchés, de halles municipales, servent de « maison des associations » ? Il suffit de fermer les arcades ouvertes, de créer un passage intérieur qui conduit aux étals devenus les bureaux des associations. Je suis toujours agréablement surpris, en Italie, par les hôtels particuliers, qui sont transformés ou recyclés en universités. C’est en ce sens que Gustavo Giovannoni invente, en 1913, la notion de « patrimoine urbain », qui englobe un bâtiment historique dans son quartier, pour vivre une nouvelle vie. Les vastes demeures d’avant le milieu du XIXe siècle, en Europe, possédaient des pièces aux affectations changeantes, il est donc possible de les utiliser pour des finalités imprévues alors. Lorsque les chambres des enfants, des parents, d’ami-e, la cuisine, la salle de séjour, le salon, le boudoir, le fumoir, le vestibule — que sais-je encore ? — sont devenus des pièces normées et normalisées, la marge de manœuvre pour les destinées à d’autres usages se révèle délicate. On le voit à présent avec les appartements haussmanniens qui deviennent des bureaux. L’inverse n’est pas mieux : une tour de bureaux se modifie difficilement en appartement… La mutation la plus aisée concerne un entrepôt, un atelier d’usine, un garage, dans lesquels l’on fabrique des planchers afin d’obtenir plusieurs niveaux, que l’on découpe avec des parois en entités indépendantes. La grande portée de la structure permet ce type d’aménagement. À une échelle plus petite, c’est le principe du loft. De l’extérieur l’on imagine une usine alors qu’à l’intérieur se trouve un tiers-lieu pour coworking… La symbolique architecturale est en perte de vitesse à cause de la globalisation : comment une forme peut-elle parler toutes les langues des touristes qui se pressent pour la photographier ? Toute symbolique s’enracine dans une culture, avec ses lieux et ses temporalités. Classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO, un monument perd son sens premier pour acquérir une dimension standardisée imposée par une définition mondialisée du patrimoine, de même un site exceptionnel. Dans les deux cas, des travaux ont été effectués pour permettre l’arrivée des autocars de touristes, l’alimentation des mêmes touristes dans des restaurants et buvettes, la distraction des mêmes touristes, etc. L’on peut admettre que toutes les cultures du monde possèdent des « monuments » (pas forcément bâtis, parfois immatériels…) qui parlent aux membres de ces cultures. Traduire revient à trahir, sans aucun doute. Par contre les monuments patrimonialisés doivent posséder le « sous-titrage » indispensable à toute touristification massifiée. En cela, nombreux sont ceux-ci qui, de fait, s’apparentent à des parcs à thèmes. D’une culture spécifique, ces monuments passent à l’entertainmentpour tous d’autant plus facilement que les enseignes qui s’installent à proximité sont les mêmes multinationales qui offrent les mêmes marchandises, créant ainsi une sorte d’ici continue familière aux touristes, ce qui les rassure et les dispense d’un ailleurs trop déroutant.

Hafida Boulekbache:

Chaque élément architectural doit être pensé et pris dans un réseau de relations avec les autres composants architecturaux. Peut-on parler de systémique en architecture puisque l’élément architectural ne peut être dissocié de l’environnement dans lequel il évolue et que l’architecture se positionne à la fois comme composante d’un système à plus grande échelle et comme système de composantes à plus petite échelle ?

Thierry Paquot:

Je ne vois pas les choses comme cela, au contraire je remarque que les objets architecturaux soliloques au lieu de dialoguer entre eux, c’est particulièrement évident à Dubaï, Shanghai et même à la Défense. L’on croit que ces gratte-ciel font ensemble, alors qu’ils sont les pièces distinctes d’un puzzle dont la figure unificatrice n’apparaît qu’a posteriori et encore pour un bref moment, car un autre gratte-ciel s’ajoute et d’autres disparaissent ou sont reconfigurés. Pour le marché capitaliste, c’est toujours chacun pour soi. La spéculation immobilière n’a aucun intérêt à s’alourdir d’un système… J’imagine plutôt un plateau technique sur lequel les firmes viennent brancher un siège social, une gare TGV, un hôtel quatre étoiles, un laboratoire de recherche, une télévision, un pool d’avocats, des ateliers de conception et éventuellement de fabrication, etc. Les bénéfices espérés ne sont pas au rendez-vous, on débranche ! En ce sens, je crois qu’on peut dire que le territoire, comme l’emploi, a été précarisé par la globalisation. Le flux tendu, l’externalisation généralisée, la précarisation qui se substitue au salariat, la gestion numérisée, le télétravail, etc., transforme tout territoire en lieu indifférencié, sans histoire, hors-sol d’une certaine façon, sans qualité autre que celle que la firme lui confère par sa présence. Une architecture est tributaire d’une telle conception. Une autre, localisée, territorialisée, exalte le génie du lieu, mais, comme je vous le disais, elle n’a rien à voir avec la première, celle des majors du BTP, des fonds de pension, des starchitectes…, elle mise sur la participation, les matériaux locaux, les circuits courts, l’économie d’énergie, l’écologie ! Elle n’est que la réponse obstinée et joyeuse de la mondialisation par le bas à la globalisation par le haut. Là, chaque maison appartient à la phrase urbaine, un jardin, une dent creuse, une marelle tracée au sol est autant de signes de ponctuation… Là, la ville, entendue comme l’heureuse association de trois qualités, l’urbanité, la diversité et l’altérité, magnifie l’organique sans rechercher la systémique. Par « organique », je veux dire la démarche écologique qui articule la transversalité, l’interrelation et le processus. Là, pas de réseau, mais des rhizomes, pas de hiérarchie, de nœuds, d’ordre technique… Pour vous répondre, je parlerais d’écosystèmes d’écosystèmes et non pas de système. Ce n’est pas pour jouer sur les mots, mais en revendiquer d’autres. C’est ainsi que j’espère penser simultanément et en interrelation le vivant et l’humain, les plaçant sur le même plan, sans subordonner le premier au second, par exemple. Un thème s’impose alors à nous, celui de « la juste taille », aussi bien pour un aéroport, une université, un hôpital, un immeuble, un quartier, une ville… Comment mesurer la bonne taille ? Tenez, par exemple, peut-on mettre en discussion collective un budget municipal à plusieurs millions de citoyens ? Non, bien sûr. Quant à l’économie générale d’une agglomération, elle n’excède pas une certaine population. À la suite d’Ivan Illich, qui avec JeanPierre Dupuy, a théorisé la loi de la contre-productivité pour les services (l’école, la santé, les transports…), je pense qu’il y a une contre-productivité pour la ville. Passé un certain seuil, l’école désapprend, l’hôpital rend malade, les transports dysfonctionnent, eh bien, pour la ville c’est pareil, les déchets (collecte et traitement), l’énergie (production et livraison), l’alimentation en eau comme en denrées agricoles, les voitures (circulation et stationnement), la nature en ville (parcs et jardins), etc., satisfont les habitants à un prix raisonnable, mais au-delà d’une certaine population et d’une certaine superficie, la ville ne répond plus ! La « bonne taille » diffère d’un continent à un autre, d’une histoire urbaine à une autre. La question commune, me semble-t-il, réside dans la constitution d’une biorégion urbaine et non pas dans la délimitation d’une ville « idéale ». Pour le dire autrement, je crois que les mégalopoles plurimillionnaires sont appelées à décroître ou à se deviser en nouvelles entités territoriales reliées entre elles, mais ayant leurs propres modalités de gouvernance. J’observe que l’urbanisation planétaire à l’œuvre prend rarement la forme d’une ville, lui « préférant » la mégalopolisation, la bidonvillisation, l’urbain diffus, etc., peut-être entrons-nous, avec l’anthropocène et l’effondrement, dans une ère urbanisée sans ville, c’est-à-dire sans ces établissements urbains de juste mesure où s’entremêle encore l’urbanité (cette maîtrise du langage des uns qui accueillent les autres avec politesse, déférence, hospitalité), la diversité (sexuelle, générationnelle, économique, culturelle…) et l’altérité (ce respect de l’autre à jamais inconnaissable, comme la femme pour un homme et réciproquement, un croyant et un athée, l’arbre, le vent, la rivière, etc.). Une telle perte — mais de nombreux terriens n’en sont pas affectés, ils se suffisent des centres commerciaux, du tourisme massifié, de mégalopoles sans fin, du tout automobile, de la malbouffe, des paysages standardisés, d’architectures de partout et donc de nulle part… — indique l’ampleur du génocide et de l’écocide en cours. Comment les contrer ? Par un retour inventif au lieu où nous tisserons temps et espaces.

Yves Jeanneret:

Votre question insiste sur quelque chose qui me semble essentiel dans l’analyse des pratiques de communication de toute sorte, et pas seulement l’architecture : la question des échelles que nous adoptons pour observer, interpréter, mais aussi concevoir ou équiper les pratiques sociales. On pourrait dire qu’un bâtiment, un espace de pratique, un cadre de vie se structure à plusieurs niveaux. Ce qui constitue un tout d’un certain point de vue est un élément d’un autre point de vue : ce qui engage aussi notre responsabilité dans la mesure où nous nous donnons un cadre pour les comprendre. À ceci près que l’échelle, qui est une métaphore pour certaines questions méthodologiques (ce que les sociologues appellent par exemple la « montée en généralité »), prend un sens très concret dans le cas de l’architecture. Faut-il aborder la réalité politique de la papauté à partir de l’implantation à Rome d’un pouvoir politique indépendant ? Des conditions d’accès à la cité du Vatican ? De la décoration du plafond de la chapelle Sixtine ? Du parcours que les guides imposent pour y accéder ? Du plan de la place et de la basilique Saint-Pierre ? De la patine du pied de la statue par les gestes innombrables des fidèles ? Le jeu des échelles n’est d’ailleurs pas sans affecter la définition même de l’architecture et la division du travail entre les acteurs du métier, du plan d’urbanisme au schéma d’implantation des espaces d’une bibliothèque. Dans ce cas de cette dernière, l’existence même d’un bâtiment affecté au livre et à la lecture dans l’espace public fait sens en lui-même : qu’on songe à ce qu’a changé la bibliothèque publique dans les petites villes anglaises au XIXe siècle ou la création des centres de documentation et d’information (CDI) dans les établissements scolaires dans les années 70. La structure des locaux, leur visibilité, l’organisation des espaces internes, l’éclairage, les circulations sont autant de décisions implicites ou raisonnées, naturalisées ou justifiées par un discours. Toutefois, pour la même raison, je me méfie de la notion de système, parce que c’est la pluralité des logiques qui se croisent dans de tels lieux qui fait toute l’importance de ces variations de cadre. Je reviens à l’exemple du Louvre. Le musée s’inscrit dans la ville par le biais de ses structures d’implantation, le palais qui lui sert de cadre est partagé avec une galerie commerciale, il contient un auditorium, etc.

Patrizia Laudati :

Les transformations de l’urbain induisent des métamorphoses des urbanités, voire des relations que l’individu entretient avec le territoire et avec autrui. Surtout aujourd’hui, à l’époque de cette troisième mondialisation, les différences sociales et culturelles ne cessent d’augmenter sur un même territoire. Comment un expert en communication et un philosophe de l’urbain appréhendent ces transformations ?

Yves Jeanneret:

Cette question est assez considérable, j’aimerais l’aborder en prolongeant la précédente, celle des échelles d’analyse, en me bornant si vous le voulez bien à un exemple, plutôt que de me lancer dans une théorie trop ambitieuse. Le rapport des échelles est gorgé d’histoire et plein de tensions. La construction de la Galerie Victor-Emmanuel en plein cœur de Milan, entre la cathédrale et l’opéra de la Scala, dans les années 1870, témoigne du rôle unificateur attribué au bâti. Elle marque la volonté de célébrer une identité nationale naissante par le recours à une forme architecturale englobante, le passage monumental, déjà banalisé par exemple dans Paris (capitale du XIXe siècle, pour parodier Walter Benjamin). Mais la structure particulière de cette galerie qui, à la différence des grands passages parisiens, est implantée en croix a créé de fait une structure inédite, un lieu crucial, au sens étymologique du terme (Crux, la croix) : une sorte de carrefour, où ne manquent pas d’affluer les passants. Le carrefour, c’est un lieu de circulation à la fois pour les corps et pour les textes, en entendant ce dernier terme au sens large comme l’ensemble des objets qui font sens dans une société. Je suis retourné souvent dans ce lieu. Il y a dix ans, on y trouvait des panneaux illustrés qui commémoraient l’épopée du Corriere della sera et l’histoire de la grande presse d’information. J’y suis retourné il y a deux ans dans l’intention de photographier ce dispositif de médiation de l’histoire dans l’espace public. Les panneaux avaient disparu et tous les visiteurs s’agglutinaient devant la devanture de Louis Vuitton, située au coin du lieu crucial : en effet, cette firme avait demandé à Jeff Koons d’y monumentaliser des reproductions de la Joconde, capturant en quelque sorte le Louvre dans sa vitrine. Ici, qui est gros, qui est petit ? Qu’est-ce qui est la partie de quoi ? J’ai choisi cet exemple pour montrer que l’implication de l’architecture, de ses échelles et de ses métamorphoses dans la vie sociale touche nos pratiques, nos représentations, nos habitudes à travers une quotidienneté insensible, mais déterminante. On voit aussi que les données matérielles et fonctionnelles — une chose aussi basique que le fait qu’on ne se déplace pas dans un couloir comme dans un carrefour — sont aussi essentielles que les représentations, les valeurs, les affects et qu’elles peuvent en elles-mêmes contribuer à (ré) définir des places symboliques.

Thierry Paquot:

Plusieurs ouvrages américains parus en 2017 (The New UrbanCrisis de Richard Florida, How to Kill a City de Peter Moskowitz et Extremecities de Ashley Dawson) confirment votre propos. Jamais l’écart entre les très riches et les plus pauvres n’a atteint ces chiffres, ce qui a des répercussions sur la sociologie des territoires, certains étant stigmatisés, ghettoïsés, ségrégués. Ces auteurs s’accordent sur une nouvelle forme de gentrification rampante qui affecte toutes les grandes villes en leur centre et aussi, ce qui est nouveau, certaines périphéries repliées sur elles-mêmes et jouxtant des poches de pauvreté qui n’existaient pas il y a encore dix ans au moment de la crise des subprimes. Si l’on ajoute à ce constat socioéconomique les dimensions environnementale et climatique, alors l’on doit parler d’« apartheid climatique » et d’écocide programmé et pas seulement de « justice environnementale » dont seraient victimes les populations les plus fragiles, précaires et méprisées, comme les Noirs aux États-Unis, qui comme par hasard logent près d’une décharge, d’un aéroport, sous des pylônes de haute tension, à deux pas d’une centrale nucléaire, etc. Cette mosaïque urbaine a la particularité de maintenir étanche chaque élément constitutif de l’ensemble. L’urbanité est par conséquent sélective. Chacun chez soi ! C’est flagrant dans les règlements intérieurs des enclaves résidentielles sécurisées : interdiction de parler à plus de deux sur un trottoir plus de deux minutes ! Il ne s’agit même plus d’entre soi, comme disent les sociologues, mais de juxtaposition de différents « soi » qui jamais ne se télescopent. Du reste il n’y a pas d’emplacement pour cela. Ainsi, pour reprendre mon schéma, si l’urbanité devient contrainte, l’esprit des villes s’estompe. De même si la diversité n’y est pas stimulée, alors l’homogénéisation se fait uniformisation et l’ensemble résidentiel s’encasernise… Sans être un « expert » (je m’en méfie beaucoup !), philosophiquement parlant je considère que l’être urbain se trouve déstabilisé, tiraillé entre un modèle dominant (en gros, le consommateur béat) et une résurgence libertaire (se rebeller et expérimenter d’autres comportements dans sa vie quotidienne). Va-t-il accepter volontairement d’être pucé ou bien résistera-t-il en réclamant une plus large autonomie vis-à-vis des modifications que la technologie génère et présente comme d’incontestables « progrès », en dissimulant leur part d’« accident », comme l’exposait Paul Virilio, il y a un quart de siècle, pas de progrès sans son accident ? L’être urbain, comme tout humain, est à la fois situationnel, relationnel et sensoriel, ces qualités qui enrichissent son humanité sont grandement altérées par la culture numérique, qui chaque jour apporte son lot de contrôle, d’asservissement, d’appauvrissement, au nom bien sûr de leur contraire. Je récuse toute technophobie, du genre toute proposition technologique serait aliénante, pour réclamer un débat public permettant d’apprécier toute innovation technologique en établissant le « pour » et le « contre ». J’utilise un ordinateur et prends parfois le TGV, mais cela ne m’empêche pas d’être clairvoyant et de contester le « tout-TGV » qui déterritorialise, clive, détruit les « pays » qui assemblés tant bien que mal forment l’Hexagone, tout comme de lire un livre, de méditer écran éteint, d’écrire sur un cahier… Situationnel l’être urbain l’est en se réclamant d’un lieu (ou de plusieurs, tant sa géographie affective peut être diverse), d’un héritage culturel, d’une formation et d’un métier. Relationnel, il l’est également parce qu’il recherche toujours la compagnie d’autrui, a besoin du regard de l’autre pour exister, aimer, détester, se positionner dans sa vie comme eu égard à la société. C’est par le langage qu’il honore ces relations. En cela il n’habite pas un lieu, mais une langue. Pouvoir nommer les choses, les lieux et les gens, revient à faire monde. Enfin, il apprend et s’apprend en éprouvant, d’où l’importance de nos six sens (l’ouïe, la vue, le toucher, l’odorat, le goût et le
mouvement) ou onze si on est Japonais ! Nous communiquons aussi sensoriellement. Un environnement pauvre en sens ne vous incite pas à grandir en vous et à découvrir des facettes insoupçonnées de votre personnalité. Aussi suis-je attentif aux transformations qui affectent ces trois qualités. Je ne donnerais qu’un seul exemple, la montée en puissance de l’ouïe avec la généralisation du cellulaire, la prolifération des annonces sonores dans les magasins et lieux publics, la multiplication des bruits des divers moteurs de cette société mécanique, etc. Si la ville occidentale de la fin du XIXe siècle était à lire avec le nom des rues, les affiches, les menus, les arrêts de tramways ou du métropolitain, les publicités distribuées par les hommes-sandwichs, etc., elle est à entendre dorénavant et ce n’est plus la vue qui est sollicitée, mais l’oreille. Comme nous écoutons, malgré nous, des conversations privées dans un espace public, nous pratiquons l’ouïisme, terme que je construis sur le modèle du voyeurisme… Et ceci concerne tous les territoires au point que le silence devient une rareté. Certains imaginent que nous sortons de la parenthèse Gutenberg, qui aura duré cinq cents ans, pour entrer dans une seconde oralité. Cette hypothèse que l’on doit à Walter Ong mérite d’être grandement approfondie, non ?

Hafida Boulekbache:

Le numérique a fait basculer l’architecture dans l’ère de la productivité et de l’interopérabilité. Cette mutation exige de nouvelles formes de communication qui concernent à la fois l’écriture de l’architecte, mais également l’écriture interopérable ; collaborative et interactive. Dans quelle mesure le numérique, conditionne-t-il une forme particulière d’écriture et rend-il la recherche de l’objet architectural plus féconde ? Comment coordonner le flux des informations tout en utilisant un langage compréhensible par tous les acteurs (architecte, ingénieur, thermicien, économiste de la construction, etc.) du projet architectural ?

Thierry Paquot:

Je ne sais pas répondre à votre question, je reste sceptique quant aux effets collaboratifs du numérique et aussi à sa puissance créatrice. Un apprenti architecte en stage dans une agence passe sa journée devant un écran, les logiciels permettent d’entrer dans le projet en cours grâce à la 3D, on obtient instantanément un nouveau projet dès qu’on modifie une donnée, cela est précieux. Il serait idiot de contester ces facilités que favorise le numérique… par contre je doute de l’intérêt d’un langage commun entre les divers praticiens que vous évoquez qui collaborent au même projet architectural, je préfère au contraire, non pas la cacophonie (qui a ses qualités), mais la babelité, que chacune et chacun parle sa langue, non pas pour obliger les autres à la comprendre, mais pour y puiser des richesses méconnues. C’est donc de la diversité culturelle que naît la fécondité et non pas par l’usage de nouveaux tuyaux. Ce n’est pas le numérique qui rendra habitables les constructions à venir, mais le désir des praticiens capables de s’effacer devant les habitants et de leur apporter leurs compétences. C’est cela qu’on appelle l’éthique qui vient révéler l’esthétique.

Yves Jeanneret:

Je serai plutôt réservé sur cette question. Je manque de pratique et d’information sur les manières de travailler des architectes et des urbanistes. Je me suis convaincu, à travers la lecture de travaux réellement consacrés à ces questions et par des rencontres avec des acteurs de ces métiers et des sémioticiens de l’architecture et du design, que ces projets — comme leur nom l’indique — sont très tributaires des moyens de représentation, de simulation, de calcul. Il me semble donc certain que les relations, non seulement entre les différentes professions, mais entre les professionnels et les acteurs sociaux (commanditaires, clients, décideurs, citoyens) entrent très souvent dans la boucle de l’innovation technique. Cela dit, je pense qu’il faut être prudent dans la manière de définir l’interaction entre des transformations dans les dispositifs et les logiques organisationnelles et sociales. C’est très délicat et très ambigu. D’un côté, tout dispositif technique a une opérativité sociale et symbolique, il définit des rôles, des relations, des postures. On le voit dans votre question même : l’opérativité symbolique de ce qu’on appelle « le numérique », du moins depuis le tournant du « web collaboratif », est de pousser à privilégier l’interaction et la collaboration comme norme. En même temps, tout dispositif demande à être approprié, a fortiori un dispositif qui prétend être habité. Lorsque les professionnels le prennent en main, leur responsabilité est engagée par leur propre manière d’en user, d’autant plus que leur propre usage en préfigure d’autres. Je sais que certains groupes d’architectes et d’urbanistes (je ne souhaite pas citer les uns plutôt que les autres) placent au centre de leur travail le fait de créer des situations, des dispositifs, des formes de représentation susceptibles de circuler, de préfigurer des transformations possibles, de susciter le débat. Mais ici encore j’ai envie de faire le lien avec les questions précédentes. La question ne me semble pas seulement technique et, quitte à vous choquer, je pense que ce n’est pas la bonne façon de la poser que de la placer d’emblée sous le signe du perfectionnement ou de l’optimisation. Cela me fait penser à l’histoire de la grande utopie de la « technologie éducative » qui a triomphé dans les années 1970 : l’idée de chercher comment l’exposition, comme forme médiatique, ou la radio et la télévision pouvaient atteindre une efficience optimale dans la médiation des savoirs. C’est une histoire que les muséologues, les spécialistes de la médiation scientifique, les historiens de l’industrialisation de la formation connaissent bien. C’était une formidable abstraction, qui a été assez vite critiquée à cause du caractère implicite des critères, du regard trop négligent sur l’institution et les contextes, de la sous-estimation de la polyvalence des médias et de la culture des publics. J’aurais tendance à dire qu’il faut regarder l’arrivée des médias informatisés comme un ensemble de changements dont il faut mesurer la portée en termes de rapports symboliques, mais en évitant qu’ils ne deviennent des critères de valeur. Si on approfondit l’exemple précédemment cité des Pokemon Go, vous avez vu comment, pendant une période certes courte, les corps des habitants ont pu être régis, tels ceux d’automates, par le désir de poursuivre des êtres qui n’avaient d’existence que sémiotique, dans un monde de fiction et de représentation (ce qu’on appelle si mal le virtuel), mais qui produisait bel et bien des effets sur la pratique des lieux. Je suis persuadé que cette expérience largement avortée préfigure une capacité future de guider nos corps dans l’espace public à l’aide d’êtres élaborés par l’ingénierie sémiotique des représentations, et sans doute pas seulement pour nous informer ou nous cultiver. Pour moi, le « numérique », c’est aussi cela, une autre utopie concrète que celle de Thomas More et de Louis-Nicolas Ledoux.

Yves JEANNERET - Thierry PAQUOT

Professeur émérite, CELSA, Paris-Sorbonne
Professeur émérite, Institut d’Urbanisme, Paris-UPEC

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