Éditorial

Pierluigi BASSO FOSSALI - Marion COLAS-BLAISE - Maria Giulia DONDERO

LA COMMUNICATION À L’ÉPREUVE DU GESTE NUMÉRIQUE

Dans quelle mesure les nouvelles technologies nous conduisent-elles à réinterroger le geste énonciatif, mis à l’honneur par une sémiotique du corps et des pratiques, étudié par des chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication qui se penchent sur les médiations du corps, ou encore abordé du point de vue d’une phénoménologie des inscriptions ? En quoi le geste énonciatif est-il reconfiguré, resémiotisé au contact du numérique ? Mais aussi, en quoi est-ce reconsidérer la question du rapport entre l’homme et la machine,
physique et socialement informée ? Cette question a été abondamment traitée, en termes à la fois d’aliénation de l’homme et d’extériorisation de nouvelles modalités de sa puissance d’agir. En particulier, le concept de prothèse (Eco, Kant et l’ornithorynque, 1999 [1997]) est-il capable d’en rendre compte ou entraîne-t-il la méconnaissance de la complexité des relations entre l’homme et la machine ?

Les articles réunis dans ce numéro de la revue MEI esquissent des réponses à ces questions. Adoptant la perspective de la sémiotique de l’énonciation au croisement avec l’analyse du discours et avec les Sciences de l’Information et de la Communication, les auteurs s’interrogent sur des pratiques culturelles de l’extrême contemporain qui délèguent à l’instrument numérique une partie des procédures de production du sens, de communication et de transmission. Les dimensions convoquées sont à la fois perceptives et éthiques, figuratives et narratives. Les enjeux sont liés à la puissance des gestes confrontés à des dispositifs technologiques, à de nouvelles manières de concevoir nos subjectivités, au Nous remercions Daniele Monticelli pour la part qu’il a prise dans ce projet.

Les études se regroupent autour des deux axes qui ont déjà fourni l’ossature de l’appel à contributions :

— la relation entre corporalité et nouvelles technologies et, plus précisément, le rôle des prothèses et la problématique du corps « augmenté » qui doit s’ajuster aux écrans, à différents types d’interfaces et de logiciels. Il s’agit alors de se demander en quoi le geste « machinant », avec sa puissance d’agir, peut s’affranchir du geste « machinisé », dont les mouvements sont programmés (Citton, Gestes d’humanités, 2012), et maîtriser ses actes tout en traversant les filtres technologiques ;

— le renouvellement de nos manifestations langagières grâce à une gestualité interactionnelle quasi-linguistique, co-verbale, synchronisatrice et auto-adaptative. Les contributions à ce numéro se proposent ainsi de décliner la question du geste énonciatif en rapport avec la culture numérique de l’information et de l’art, en en explorant tous les déploiements éthiques et esthétiques. D’abord, en s’interrogeant sur la fonction proprement identitaire des gestes électroniques, quand de nouvelles explorations déplacent les frontières. À cela s’ajoute l’idée, amplement discutée dans ce numéro, que les dispositifs techniques sont porteurs d’un imaginaire lié, plus particulièrement, aux relations qui se nouent avec celui qui s’en empare et cherche à se les approprier. Différentes formes de gestualité interactionnelle sont explorées. Parmi elles, celle de l’usager confronté aux changements qui sont impliqués par une culture de la fluidité réticulaire des échanges, par une égalisation fictive ou uniformisation, ou encore par une possible déresponsabilisation face au contrôle exercé par la machine.

Un autre aspect concerne l’« invisibilisation » du traitement de la culture et du pouvoir – invisibilisation qui est d’ailleurs une des pierres angulaires de la théorie du postmodernisme (Lyotard, La Condition Postmoderne, 1979; Jameson, The Geopolitical Aesthetics, 1992), due à une gestion des informations de plus en plus numérisée et automatisée. Dans le domaine artistique également, on reconnaît la possibilité de construire des dispositifs informatiques capables de générer des produits à soumettre, apparemment sans aucune médiation, à l’appréciation esthétique. Toujours dans le monde de l’art, des matériaux préexistants sont mis en variation au moyen de « logiciels de rendu ». Dirons-nous alors que notre domination sur la forme en termes de création et de sélection est fortement compromise et que notre goût est devancé par des algorithmes qui ont déjà calculé la cohérence de nos choix (Cardon, À quoi rêvent les algorithmes, 2015) ? Ou, au contraire, le geste énonciatif aux prises avec le
numérique acquiert-il une portée nouvelle, proprement créatrice, grâce aussi à une démultiplication et à une spécialisation des gestes ?

Cette question est au foyer de la plupart des articles présentés ici. Qu’il s’agisse des possibilités sémiotiques de l’audiovisuel, en particulier de la fabrication de vidéos, du cinéma à 360 degrés et de la Réalité Virtuelle interactive, du smartphone, du microscope dans le cas du nanoart, d’une plateforme de blogging, des applications Tinder et Siri ou de la Media Visualization, ils tentent de montrer, dans leur diversité, que nous sommes face à autant de dispositifs qui négocient le passage entre contraintes, notamment techniques ou technologiques, et nouvelles possibilités d’expression. Ils vérifient l’hypothèse que, dans un environnement contrôlé, il existe de plus en plus des gestes de rupture, qui peuvent être des gestes de création, qui visent à échapper aux lois de la productivité et du traitement de l’information par la mise en avant de signes primitifs, d’amas de matière, et de tout ce que l’on pourrait nommer l’« intraitable ». En particulier, il apparaît au terme de ce tour d’horizon qu’une multitude de gestes traversent le numérique afin de « dramatiser » l’intervention sur l’ordinateur sans nécessairement supprimer ses fonctions automatisées de guide, de suggestion et d’élaboration.

Des réflexions théoriques et des études de cas concrets montrent ainsi comment des instances corporelles et sensibles et des sujets cognitifs marquent de leur empreinte les pratiques assistées par l’ordinateur. Comment, dans une scène fortement équipée par des dispositifs électroniques et numériques, le geste revêt la responsabilité (réelle ou simulée) de la gestion des variables sémiotiques, à l’instar d’un chef d’orchestre qui dirige et contrôle tous les instrument(iste)s. On peut se risquer à parler de gestualité globalisée, à la fois formatée par les dispositifs technologiques et capable de cerner de nouveaux espaces de sens, où la liberté créatrice s’exerce.

Pierluigi BASSO FOSSALI - Marion COLAS-BLAISE - Maria Giulia DONDERO

Université Lumière Lyon 2, UMR 5191 ICAR
Université du Luxembourg
Fonds National de la Recherche Scientifique,
Université de Liège

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Pauline ESCANDE-GAUQUIÉ
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